Chronique Internet

Tezos, la blockchain qui veut pouvoir évoluer

d'Lëtzebuerger Land vom 01.09.2017

Ce n’est pas un hasard si l’ICO qui a levé le plus de fonds à ce jour se propose de faire éclore une forme de gouvernance sur la blockchain qui lui permette d’évoluer de manière cohérente. Tezos, lancé par le couple Arthur et Kathleen Breitman, lui un ancien de Morgan Stanley et elle ex-Accenture, a rassemblé 232 millions de dollars au 13 juillet. Ignorant les cris de Cassandre qui les décrient comme une bulle sur le point d’exploser, les ICO (« initial coin offerings »), offres de tokens fondées sur les smart contracts d’Ethereum qui circonviennent allègrement les circuits classiques de financement des startups, continuent d’avoir le vent en poupe. Tezos a certes bénéficié de la réputation et de l’expérience de ses fondateurs. Mais davantage encore que ce pedigree prestigieux, c’est l’idée de doter la blockchain d’un dispositif de correction capable de la faire évoluer qui a séduit les investisseurs.

La confiance accordée à une blockchain repose sur la robustesse de son code, qui, une fois lancé dans la nature, est censé résister à toutes les mésaventures d’origine criminelle ou technique pouvant venir la perturber. Classiquement, toute notion de mise à jour suppose une instance centrale capable de l’imposer au réseau, alors que par ailleurs, la robustesse d’une blockchain repose sur son caractère fondamentalement décentralisé. Comme toute modification imposée par un groupe central de développeurs risque de porter atteinte à la confiance engrangée jusque-là par la plateforme, y compris à la valeur du token, les grandes blockchains n’ont pas réussi jusqu’ici à résoudre ce dilemme, même si le status quo les expose au risque de bifurcation anarchique, de pillage ou de paralysie. La communauté bitcoin, confrontée depuis quelques années à un problème de capacité qui l’entrave sérieusement, se déchire à ce sujet. Ethereum, ébranlé en juin 2016 par une attaque qui a provoqué un schisme dont il s’est relevé tant bien que mal, n’échappe pas à ce problème même s’il semble a priori mieux outillé pour gérer ses débats internes. Outre l’autocorrection, Tezos propose une solution à la problématique de la rémunération de ceux qui travaillent sur les correctifs : lorsqu’un développeur a mis au point des modifications dont il estime qu’elles résoudront un ou des problèmes rencontrés en cours de route, le protocole de Tezos lui permettra de lancer sa proposition en y adjoignant une facture pour le travail fourni. Les utilisateurs peuvent alors choisir d’adopter les correctifs proposés en l’approuvant (c’est-à-à-dire en les faisant fonctionner) et en payant le développeur en tokens. La plateforme Tezos est encore en développement, mais ses fondateurs indiquent qu’elle implémentera les smart contracts et utilisera dès le départ la méthode dite « proof-of-stake », considérée comme plus avancée que le « proof-of-work » qui régit aujourd’hui les blockchains Bitcoin et Ethereum. Ils assurent que malgré le mécanisme de correction, elle restera fondamentalement décentralisée.

Comme plusieurs autres grands projets blockchain, Tezos a choisi d’être basé à Zoug. Le canton helvétique a émergé ces derniers temps comme un hub convoité pour les entrepreneurs blockchain, sous l’appellation Crypto Valley. Les fondateurs du projet y ont installé une fondation, chargée d’animer la communauté travaillant sur le projet, mais celui-ci reste pour l’heure aux mains de la société américaine Dynamic Ledger Solutions qui a commencé à le développer en 2014. L’équipe de développeurs est basée à Paris. Tezos doit être lancé quatre mois après la fin de l’ICO, soit vers la mi-novembre.

Malgré l’expérience de l’équipe rassemblée autour de Tezos et le succès de son ICO, il est trop tôt pour être certain que Tezos parviendra à se hisser au rang d’un Bitcoin ou d’un Ethereum. En revanche, l’initiative a d’ores et déjà le mérite d’avoir mis en avant la nécessité pour les blockchains de se doter à l’avenir de gouvernances à la fois robustes et sophistiquées qui les rendent capables d’évoluer sans soubresauts et en toute sécurité.

Jean Lasar
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