France et les Européennes

Le Front national à la conquête de l’Europe

d'Lëtzebuerger Land vom 09.05.2014

Le parti de Marine Le Pen souhaite s’imposer comme le moteur des droites radicales pour les élections européennes. Certains partis acceptent aujourd’hui de s’allier avec le Front national, mais d’autres s’y refusent encore. Fort de ses résultats aux élections présidentielle et plus récemment municipales, le Front national pvingt pour cent des intentions de vote au FN pour les européennes, derrière l’UMP (22 pour cent) et devant le PS (seize pour cent). Le FN compte trois députés européens sur les 72 français – Marine Le Pen, son père Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch – et espère en faire élire « 15 à 20 » le 25 mai.

Objectif : former un groupe d’eurodéputés europhobes et nationalistes pour mieux se faire entendre dans une institution où le FN est, pour le moment, marginalisé. La constitution d’un groupe nécessite 25 sièges répartis sur sept pays différents, groupe qui peut alors recevoir une manne financière non négligeable. À cela s’ajouteraient une équipe de collaborateurs, des bureaux, un secrétariat, des moyens de communication, mais surtout un temps de parole proportionnel à la taille du groupe.

D’où la stratégie du Front national de fédérer autour de lui les autres partis d’extrême droite qui ont en commun le rejet du fédéralisme européen, comme ce fut le cas entre 1984 et 1994, puis entre 1999 et 2001. « Notre but est de créer une plate-forme politique commune pour les élections européennes de 2014. Marine Le Pen envisage l’émergence d’un groupe, nous sommes confiants et optimistes », assurait Ludovic de Danne, chargé des affaires européennes et internationales du parti, au site Slate.fr dès juin 2012. Motivé par la volonté de se légitimer auprès de son électorat français, le FN cherche aujourd’hui à montrer qu’il a des soutiens à l’étranger.

« Le Front national a toujours été le moteur de l’union des partis de droite radicale depuis son entrée au Parlement européen en 1984. Aujourd’hui, il reste le moteur, mais les partenaires ont changé, parce que la démarche de normalisation du FN lui interdit de collaborer avec des partis ouvertement xénophobes », analyse le politologue Jean-Yves Camus. Ainsi, dès son arrivée à la présidence du parti en 2011, Marine Le Pen a quitté l’Alliance européenne des mouvements nationaux (AEMN), un groupement de députés européens créé par Bruno Gollnisch et regroupant des partis d’extrême droite aussi peu fréquentables que le Jobbik hongrois. Pour la même raison, le Front national ne s’affiche pas avec les Grecs d’Aube dorée.

« Nous souhaitons nous rapprocher de partis qui ne sont pas dans la caricature et dans le folklorique. Nous voulons créer quelque chose de plus construit, plus réfléchi, avec des gens sérieux qui ont participé à des gouvernements», explique Ludovic de Danne. Dans cette optique, Marine Le Pen a cherché à se rapprocher de Nigel Farage, leader outre-manche du UK Independance Party (UKIP). Bien qu’eurosceptique lui aussi, le UKIP a refusé en avril la main tendue du FN au motif que « l’antisémitisme est dans l’ADN du [Front national] ». Même argument pour Parti populaire au Danemark qui a décliné lui aussi l’invitation en novembre dernier, estimant que le Front national avait « un fond antisémite ».

« Le UKIP considère que les efforts de normalisation du FN ne sont pas suffisants. Pour nombre de partenaires étrangers, le FN est ‘trop’ ou ‘pas assez’, ce qui lui donne une situation inconfortable au milieu du guet », constate Jean-Yves Camus. En France comme en Europe, le FN pâtit encore de la très mauvaise image de Jean-Marie Le Pen, président d’honneur à vie du parti. À 85 ans, le fondateur du FN sera une nouvelle fois candidat aux européennes dans la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur.

Le principal partenaire du Front national à l’échelle européenne reste le Parti de la liberté (PVV) du Néerlandais Geert Wilders, eurosceptique, conservateur et libéral, qui dispose de quatre sièges au Parlement européen. Le groupe envisagé par Marine Le Pen et Geert Wilders pourrait inclure le Vlaams Belang belge, la Ligue du Nord italienne, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et le Parti de la liberté autrichien (FPÖ). Si le nombre de 25 sièges semble à leur portée, la clause des sept pays différents sera plus dure à tenir.

La volonté affichée du Front national de développer un réseau européen peut paraître paradoxale pour un parti eurosceptique. Pour Jean-Yves Camus, ce qui unit ces formations, « c’est le sentiment que l’UE a confisqué la souveraineté des nations et la capacité des peuples à déterminer leur destin. Mais les matrices idéologiques ne sont pas les mêmes entre le populisme et l’euroscepticisme. Par conséquent, les projets communs sont moins homogènes qu’au sein du PPE et du PSE ». Leur socle idéologique commun comprend le rejet du multiculturalisme, de toute forme de supranationalité et de l’Euro, rendu responsable des difficultés actuelles. Malgré des convergences, cette alliance sera davantage un mariage de raison qu’un mariage d’amour, qui toutefois pourrait s’avérer payant.

Marianne Rigaux
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