Art contemporain

Le scénographe

Yann Annicchiarico dans son installation
Photo: Trash Picture Company
d'Lëtzebuerger Land du 22.03.2019

La première chose qui frappe lorsqu’on entre actuellement dans l’espace Projects de Nosbaum-Reding, c’est l’odeur. Une odeur de bois fraîchement coupé, du pin peut-être. C’est que, pour sa première exposition personnelle dans une galerie au Luxembourg, Yann Annicchiarico (*1983 au Luxembourg) y a monté un labyrinthe en bois peint de couleur foncée, transformant complètement l’espace du white cube léché en une black box à multiples ouvertures, passages et mises en abyme. Mais l’installation ne laisse jamais de doute quant à son artificialité : les projecteurs sont exposés, la matérialité du contreplaqué est visible, des câbles pendent derrière les parois construites le long des murs de la galerie. Parfois, un élément en aluminium et laiton est accroché à un des panneaux ; ailleurs, du plexiglas orange modifie le rapport entre intérieur et extérieur.

Rendez-vous à la galerie avec l’artiste découvert à la Biennale jeune création du Carré Rotondes en 2010, puis retrouvé entre autres au The Project chez Bradtke en 2014, au Leap (Luxembourg Encouragement for Artists Prize) l’année dernière ou encore au Cape Ettelbruck en début d’année. Il ne tient pas en place, ne peut expliquer son travail qu’en le traversant. « Je réfléchis souvent avec mes mains », dit-il, insistant que, s’il a construit cette installation lui-même, ce n’est pas forcément important qu’il fasse le geste lui-même. « Cela dépend de la complexité de la facture de l’œuvre : je ne suis pas fixé sur le processus de mon travail. S’il le faut, une œuvre peut tout à fait être produite ailleurs. Mais quand je peux la réaliser, je le fais. J’aime passer du temps avec mon art. »

C’est ce que fait Monsieur Polyèdre, un personnage qu’il incarne lui-même et qui, en lieu et place d’une tête, porte un gros polyèdre miroitant sur la tête. La figure, créée en 2010 déjà, a été réactivée ici et a traversé l’espace scénographique de la première salle de la galerie une nuit avant le vernissage. Dans l’arrière-salle, une vidéo montre Monsieur Polyèdre en chemise blanche et pantalon foncé, les bras étendus pour trouver son chemin, lentement, parcimonieusement. Si on pense immédiatement à la proposition allemande pour la biennale de Venise de cette année, l’artiste Nastascha Süder Happelmann ne se montrant qu’avec un gros masque en forme de caillou difforme sur la tête, le travail d’Annicchiarico n’est pas forcément axé sur un questionnement de l’identité. Monsieur Polyèdre est plutôt une surface de projection pour le spectateur et pour l’œuvre, qui se réfléchit dans les parois de l’élément sculptural constituant sa tête. « Avec ce travail, je voulais poser la question du statut de l’art et de l’artificialité », explique Annicchiarico, fasciné par les acteurs qui sont leurs personnages, au lieu de tenter d’incarner un rôle, « comme chez Pasolini et chez Lars von Trier à ses débuts, qui ne travaillent qu’avec des figures qui étaient parfaites pour le rôle. » Pour lui, « Monsieur Polyèdre ne joue pas. Mais en même temps, ses mouvements dans l’espace sont automatiquement justes. »

Au centre de son travail artistique, explique encore Yann Annicchiarico, il y a la question de la représentation. Comment la mémoire collective se souvient-elle d’un personnage historique par exemple ? Pour la sérigraphie Titre oublié (2016), Annicchiarico a superposé deux clichés très caractéristiques, de Charles Chaplin et d’Albert Einstein, qui semblent fusionner. L’acteur et le penseur, le clown et le physicien. « Une de mes interrogations récurrentes traite de cette interface entre le mental et le corps, comment ils interagissent… » Et de citer Brecht et sa distanciation, Verfremdung.

Le théâtre, nous y voilà ! Même si Annicchiarico n’a encore jamais réalisé de scénographie de théâtre, il est évident que son travail s’y prête. Non : que son travail est déjà une scénographie de théâtre, les acteurs en moins. C’est comme si la galerie n’attendait que ça : une lecture, une performance, peut-être même toute une pièce. D’ailleurs, certaines œuvres y font directement référence, comme ces deux sculptures À géométrie variable (serviteur de deux patrons), qui empruntent à l’Arlequin (de Goldoni) ses losanges et les gants, la duplicité étant signifiée par la combinaison de deux métaux (l’aluminium et le laiton). « Comme ces deux œuvres-là, beaucoup de mes œuvres peuvent être activées », explique l’artiste. En les prenant entre les mains, en regardant à travers les vides, pour une autre vue sur le monde. « Ce sont des machines optiques ».

Ce n’est donc pas un hasard si cette première exposition personnelle de Yann Annicchiarico dans une galerie privée (qui sera transposée en avril pour un solo à la section New Positions de l’Art Cologne) s’appelle La moitié des yeux. Le titre suggère que nous ne voyons le monde qu’à moitié, et que l’art (pas forcément le sien uniquement), en offrant un échafaudage théorique et esthétique, complète notre vision du monde. Et nous aide à nous orienter. Où il est question de cadrage, de déplacement du regard et d’émerveillement. Et qui sait : peut-être qu’un jour, Polyèdre pourra enlever son masque ?

L’exposition La moitié des yeux de Yann Annicchiarico dure encore jusqu’au 6 avril chez Nosbaum-Reding ; nosbaumreding.lu. Pour plus d’informations sur l’artiste : yannannicchiarico.com L’Art Cologne 2019 aura lieu du 11 au 14 avril ; artcologne.com.

josée hansen
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