Des conséquences économiques du vieillissement démographique

Du baby-boom au baby-bust

d'Lëtzebuerger Land du 09.05.2014

Le « vieillissement démographique » fait depuis quelque dix ans régulièrement la une des medias, le plus souvent en référence au problème du financement des retraites. Les conséquences du vieillissement de la population vont néanmoins bien au-delà d’un impact budgétaire sur le financement des retraites et d’un ajustement du système des pensions. Ce qui est en jeu, c’est l’emploi, la crois-sance, le niveau de vie des jeunes et des moins jeunes. Et les nouvelles ne sont pas forcément mauvaises. Tout dépend des causes du vieillissement.

Le vieillissement démographique est traditionnellement mesuré par le « taux de dépendance vieillesse », soit le rapport entre le nombre de seniors (65 ans et plus) et la population en âge de travailler (15 à 64 ans). Dans l’Union européenne, ce rapport est resté assez stable de 1950 à 2000 ; il augmente désormais rapidement, et doublera dans les cinquante prochaines années. On comptait en 2007 approximativement quatre personnes en âge de travailler pour un senior ; ce sera seulement deux pour un en 2060. Le taux d’emploi des personnes en âge de travailler étant d’environ soixante pour cent, il y a donc aujourd’hui 2,5 personnes en emploi pour une personne retraitée ; ce sera moitié moins en 2060…

Cette tendance commune cache pourtant des réalités bien différentes. Le vieillissement de la population est plus marqué dans « l’Europe des douze » (les douze derniers pays à avoir rejoint l’Union européenne1, avant la Croatie en 2013) où le ratio de dépendance triple et passe de 21 en 2007 à 64 pour cent en 2060 ; dans « l’Europe des quinze », le ratio passe de 27 à 51 pour cent. Cette hausse du ratio de dépendance dans l’Europe des quinze est d’abord la conséquence de l’allongement de la durée de vie qui accroît le nombre des plus de 65 ans (+80 pour cent). S’ajoute à cela dans l’Europe des douze l’effondrement de la natalité, qui fait baisser le nombre de personnes en âge de travailler (-14 pour cent). Chez les douze, la population totale diminue ; elle augmente chez les quinze.

De telles évolutions dans la structure de la population ont bien sûr un impact important sur le financement des retraites. Un exemple simple permet de mieux percevoir les conséquences de l’allongement de la durée de vie. En 1960, la majorité des travailleurs entraient sur le marché du travail avant 19 ans ; l’âge de sortie le plus fréquent était de 65 ans, avec une espérance de vie de treize ans après la retraite. L’épargne et/ou les cotisations accumulées durant 46 années de vie active devait ainsi financer treize années de retraite.

Aujourd’hui, l’entrée sur le marché du travail est nettement plus tardive (le plus souvent après 22 ans), et la sortie souvent bien plus précoce (soixante ans). Simultanément, l’espérance de vie à 65 ans a augmenté de cinq ans. Dans ces conditions, 38 années de vie active doivent financer 24 années de retraite. En d’autres termes, en 1960 l’épargne d’une année de vie active devait financer 0,28 année de retraite ; aujourd’hui, l’épargne d’une année de vie active doit financer 0,63 année de retraite. Il faut donc épargner/cotiser beaucoup plus durant les années de vie active. Un calcul très simple permet de réaliser concrètement ce que cela représente. Si le revenu par année de travail est constant et le taux d’intérêt réel nul, maintenir un niveau de vie inchangé avant et après la retraite aurait exigé en 1960 d’épargner 22 pour cent de son revenu durant chaque année d’activité, soit 2,6 mois de revenu par an. L’épargne nécessaire aujourd’hui serait 39 pour cent du revenu, soit 4,6 mois de revenu par an !

Dans les systèmes de retraite par capitalisation où chacun est responsable de sa propre retraite, chacun fait son calcul, ajuste son épargne et le nombre d’années de travail en conséquence, s’il le peut. Des incitations fiscales peuvent être utilisées pour encourager l’épargne à long terme et conscientiser les personnes concernées, mais l’essentiel de l’adaptation ressort d’une décision individuelle. Dans les systèmes de retraite par répartition où les jeunes financent directement la retraite de leurs aînés, c’est la législation qui doit changer pour ajuster le taux de cotisation, le temps de travail et le niveau de retraite à la situation nouvelle que provoque la baisse relative du nombre de jeunes due aux effets combinés de l’allongement de la durée de vie et de la baisse de la natalité. C’est une décision collective, un accord intergénérationnel qui nécessite un vote, donc une majorité politique.

Les conséquences économiques du vieillissement vont cependant bien au-delà de simples calculs comptables. Parce que le ratio ou taux d’épargne d’un individu change avec l’âge, toute modification de la structure d’âge de la population aura des effets non-négligeables sur l’économie (taux d’intérêt, productivité, emploi et chômage, etc…). Le taux d’épargne suit un cycle : il est d’abord faible voire négatif pour les jeunes qui débutent dans la vie active ; il augmente ensuite avec l’âge, lorsque les travailleurs en milieu de carrière ont un revenu suffisant à la fois pour rembourser les emprunts initiaux et pour constituer un capital-pension ; il redevient faible voire négatif après le retrait du marché du travail.

C’est donc dans la classe d’âge des 60 à 70 ans que la richesse financière est la plus élevée. Cette « hypothèse du  cycle de vie », formulée par l’économiste italo-américain Franco Modigliani (Nobel 1985) dans les années 1950, est aujourd’hui la pierre angulaire de toutes les analyses des conséquences économiques du vieillissement démographique. Elle permet de comprendre également pourquoi le vieillissement de la population aura des effets radicalement différents selon qu’il résulte d’une baisse de la natalité ou d’un allongement de la durée de vie.

Comme l’illustrait l’exemple ci-dessus, une espérance de vie qui augmente est une incitation à épargner davantage durant la période de vie active. Il en résulte une accumulation accrue de capital qui exerce une pression à la baisse sur les taux d’intérêt, accroît la productivité du travail et stimule l’activité économique. Cette relative abondance du capital incite les entreprises à créer davantage d’emplois, les salaires augmentent, le chômage baisse. Dans le cas de l’Europe des quinze, l’effet sur les salaires réels pourrait être d’environ quatre pour cent sur cinquante ans, accompagné d’une hausse des taux d’activité de trois à quatre points pour les plus de 55 ans et d’une baisse du taux de chômage de un à deux points2.

D’autres effets sont également à envisager, bien que difficiles à appréhender. À nombre d’années de travail inchangé, une espérance de vie accrue implique un niveau de vie moyen plus faible : on vit plus longtemps, mais le revenu disponible annuel moyen (y inclus la période de retraite) est plus faible. Cet effet négatif pourrait être atténué de diverses manières : hausse des taux d’activité des moins de 65 ans (en particulier le taux d’activité des hommes de 55 à 64 ans), allongement de la durée de vie active au-delà de 65 ans, investissement accru en capital humain (éducation et formation continuée), ou les trois simultanément.

Bien qu’elle aussi conduise à une hausse du taux de dépendance vieillesse, la baisse de la natalité a sur l’économie des effets radicalement différents de l’allongement de l’espérance de vie. À durée de vie donnée, une baisse de la natalité n’a qu’un effet transitoire sur le vieillissement de la population. À terme, la structure de la population demeure inchangée, seule change sa taille. Le « transitoire » bien sûr s’étale sur un demi-siècle, et n’est donc pas à négliger. L’effet le plus immédiat durant cette transition est une réduction progressive de la population en âge de travailler. Le capital disponible est dans un premier temps peu affecté, puisqu’il correspond à l’épargne accumulée et détenue par les générations précédentes. Le capital devient donc relativement plus abondant que la main-d’œuvre. Ce déficit relatif en main-d’œuvre accentue les tensions sur le marché du travail, et pousse salaires et taux d’activité à la hausse. Le taux de chômage s’infléchit. Pour un choc de la même ampleur que le « baby-bust » en France, l’effet sur les salaires serait de deux à trois pour cent, l’effet sur le taux de chômage de un à deux points. Ces effets durent le temps de la transition démographique. À terme, salaires, emploi et chômage retrouvent leurs valeurs initiales, seule la taille de l’économie a changé. La baisse de la natalité a un effet négatif sur la croissance, alors que l’espérance de vie la stimule.

Une hausse de la natalité a les effets inverses et « rajeunit » temporairement la structure d’âge de la population. Le baby-boom des années 1950-60 a ainsi permis de masquer temporairement les conséquences de l’allongement de l’espérance de vie. L’accélération du « vieillissement » en est d’autant plus forte aujourd’hui.

Le vieillissement démographique est également susceptible d’engendrer des mouvements de capitaux limités mais significatifs3. Les États-Unis et l’Europe des quinze présentent de fortes similitudes en termes de vieillissement démographique. Les évolutions sont cependant asynchrones : le vieillissement est plus tardif et étalé dans le temps aux États-Unis. De ce fait l’accroissement de l’épargne apparaît plus tôt en Europe, ce qui engendre des mouvements des capitaux d’Europe vers les États-Unis (par exemple des fonds de pension européens qui investissent aux États-Unis). Une partie des effets bénéfiques de l’espérance de vie sur les taux d’intérêt et le taux de chômage est ainsi « exportée » vers les États-Unis. Marchiori et al. (2011) estime que ces mouvements de capitaux peuvent avoir contribué à accroître l’écart de taux de chômage entre EU et US de un à deux points de pourcentage. Cela ne signifie pas pour autant que les mouvements de capitaux soient défavorables aux Européens : placer aux États-Unis, où le capital est relativement plus rare, permet d’obtenir un meilleur rendement de l’épargne et est globalement bénéfique pour les Européens.

Le « vieillissement démographique » en cours résulte à la fois d’une baisse de la natalité et d’un allongement de la durée de vie. Dans l’Europe des quinze, le premier facteur restera significatif durant les deux prochaines décennies, mais ensuite, sauf imprévu, le facteur dominant sera l’espérance de vie. Dans l’Europe des douze, la baisse de la natalité jouera un rôle beaucoup plus marqué. Baisse de la natalité ne signifie pas forcément baisse de la population, du moins dans l’Europe des quinze ; elle peut néanmoins se révéler difficile à gérer si l’on a dépensé durant le baby-boom ce qu’il eut fallu mettre de côté pour le baby-bust. L’allongement de la durée de vie en revanche est une opportunité à gérer pour stimuler la croissance et le bien-être.

L’auteur est professeur en macro-économie à l’Université du Luxembourg et responsable du Centre de recherche en économie et management (Crea). L’article est basé sur une publication scientifique récente du Crea.
Henri Sneessens
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