Portrait de Luc Frieden, homme d’affaires

Carnet d’adresses

d'Lëtzebuerger Land du 17.01.2020

Deutsche Bank En janvier 2015, Luc Frieden dîne avec Yanis Varoufakis. Quelques jours après la victoire de Syriza, l’ambassadeur grec à Londres a convié une demi-douzaine de banquiers de la City dans sa résidence pour rencontrer le futur ministre des Finances. « Il voulait savoir comment on le percevait dans monde de la finance », dit Frieden, qui était alors au service de la Deutsche Bank. Il se rappelle le blouson en cuir et une discussion « particulièrement intéressante », lors de laquelle Varoufakis aurait expliqué aux banquiers que tout allait changer.

Tout, ou presque, a déjà été écrit sur Luc Frieden. Il incarne le type de politicien que la gauche adore haïr : l’homme « au cœur de pierre » en 2001, l’homme qui se prédestinait à devenir Premier ministre en 2008, l’homme de l’austérité en 2010, l’homme des Qataris en 2011, l’homme qui aurait préféré bâcler l’enquête « Bommeleeër » en 2013, l’homme du « failed state » en 2015, l’homme de la Reconquista du Wort en 2017, l’homme qui voulut être commissaire européen en 2019.

Mais on en sait très peu des 19 mois (septembre 2014 à mars 2016) que Luc Frieden aura passés au service de la Deutsche Bank à Londres. C’est le missing year de sa biographie. Frieden se verra affublé du titre fantaisiste de « vice-chairman ». Concrètement, il aurait conseillé le comité directeur de la Deutsche Bank dans « les questions géopolitiques et macroéconomiques » : « La Grèce risque-t-elle l’expulsion de la zone euro ? Quel sera l’impact de la régulation financière ? » Au-delà de ces avis, il parlait au nom de la banque à des conférences en amont du référendum sur le Brexit.

Frieden monnayait son statut d’ancien membre de l’Ecofin plutôt que celui d’ex-ministre des Finances luxembourgeois. Son réseau, de Christine Lagarde à George Osborne, est relativement important. Or, son carnet d’adresses date de 2013, et comme tous les carnets d’adresses, il risque de rapidement se dévaloriser. Ce qui protège les relations professionnelles contre l’érosion, c’est leur maturation en amitiés personnelles. En septembre 2019, alors que la Chambre de commerce était de passage à Berlin, Frieden passe ainsi dire bonjour à son ami Wolfgang Schäuble qu’il avait côtoyé à Bruxelles, d’abord comme ministre de la Justice puis comme ministre des Finances. Une proximité avec l’actuel président du Bundestag qui aura ébahi les représentants patronaux luxembourgeois.

En octobre 2015, son supérieur hiérarchique à Londres, Stephan Leithner, démissionne, emporté par le maelström d’affaires de blanchiment. (Il a entretemps réussi son comeback, notamment en tant que président de Clearstream.) Quand le codirigeant de la Deutsche, Jürgen Fitschen, se retire à son tour, Frieden se retrouve isolé : Ceux qui l’avaient embauché étaient tous partis. C’est alors qu’il reçoit l’offre de devenir président de la Banque Internationale à Luxembourg.

Bil En 1985, l’ancien Premier ministre Gaston Thorn (DP) avait été nommé président de la Bil en tant qu’homme de confiance du capitaliste belge Albert Frère. En 2016, Luc Frieden sera appelé par les Al Thani, la famille royale qatarie à laquelle il avait cédé la banque quelques années plus tôt. « Élu » sur la liste de l’ABBL, Luc Frieden doit sa présidence de la Chambre de commerce à son poste dans la Bil. Si le nouvel actionnaire chinois décidait un jour de se débarrasser de l’ancien ministre, celui-ci devrait donc abandonner la présidence de l’institution patronale.

« La présidence de la Bil, c’est plus qu’un poste dans un conseil d’administration normal, dit-il. Car à la différence de toutes les autres banques au Luxembourg, qui mènent des affaires à l’international, la Bil n’a pas de maison-mère. La Bil est la maison-mère. » D’après le dernier bilan de la banque, un total de 1,08 million d’euros de tantièmes ont été versés en 2018. Divisé par treize administrateurs, cela fait 83 000 euros par an. Le traitement versé au président du CA devrait en toute logique dépasser les 100 000 euros. Également gratifiant, un président de la Bil dispose de somptueux bureaux, en forme de duplex, situés au dernier étage de l’Indépendance, le siège inauguré en 1989.

La Chambre de commerce ouvre traditionnellement la voie à une panoplie de postes d’administrateur plus ou moins lucratifs : de la SNCI à la BGL (deux postes occupés par Carlo Thelen), en passant par LuxDev, l’Œuvre Grande-Duchesse Charlotte ou le Fonds du Logement. Or, la règlementation européenne fixe une limite à Luc Frieden qui, en tant que président d’une banque systémique, ne pourra cumuler plus de quatre postes.

Elvinger & Hoss Cela faisait vingt ans que Luc Frieden n’avait plus exercé le métier d’avocat. (Diplômé de Cambridge et de Harvard, il est spécialisé en droit des affaires, mais affirme avoir également plaidé par le passé quelques affaires en droit du travail.) Entré en octobre 2016 chez Elvinger & Hoss, il assure ne pas avoir perdu la main : « Je connais bien la législation, puisque j’étais là quand elle a été élaborée ». Mais étant donné son emploi du temps, il ne travaillerait jamais seul sur un dossier. Son statut d’associé lui donne droit à une part des bénéfices, quoique réduite, étant donné qu’il preste moins d’heures que ses confrères.

L’ancien ministre des Finances dit s’occuper de « regulatory affairs », conseillant des firmes voulant établir une structure au Grand-Duché. Comment gérerait-il le cas d’une entreprise démarchée par Frieden, président de la Chambre de commerce, qui se présenterait dans les bureaux de Frieden, avocat chez Elvinger & Hoss ? « La question ne s’est pas encore posée sous cette forme, répond-il. Nos gros clients nous sont surtout envoyés par d’autres cabinets internationaux. »

C’est une tradition dans la maison. Le cabinet d’affaires s’est toujours attaché des personnes d’influence du monde politico-économique. L’ancien ministre de l’Économie Paul Elvinger (DP) y avait son bureau d’avocat. Parmi ses associés actuels, le cabinet d’affaires compte un député (Léon Gloden, CSV), ainsi qu’un fils de ministre d’État honoraire et vice-président du Conseil d’État (Patrick Santer, CSV). Avec l’ancien dauphin CSV, le cabinet complète cette galerie de notables.

Bernard Thomas
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