Luxair

La grande traversée

d'Lëtzebuerger Land du 14.01.1999

La salle de presse de Luxair était comble, mardi dernier. Les journalistes attendaient enfin la confirmation d'une rumeur qui faisait depuis des semaines la ronde: l'aéroport de Luxembourg gardera, en dépit du départ d'Icelandair, une liaison avec les États-Unis. Il leur fallait toutefois un peu de patience. La liste de bonnes nouvelles de Jean-Donat Calmes, directeur général de Luxair, était longue. Pour l'annonce principale, la première liaison directe Luxembourg-New York de l'histoire, il fallait attendre presque une demi-heure. Comme si les responsables de Luxair s'interrogeaient encore si le saut au dessus de l'Atlantique n'était finalement pas un peu trop osé pour cette compagnie aérienne aux ambitions surtout européennes.

Les quatre vols hebdomadaires aux États-Unis ne sont toutefois que la cerise sur un gâteau garni de nouveaux projets. L'horaire d'hiver 98/99 est déjà augmenté de vols réguliers vers cinq nouvelles destinations. D'autres seront rajoutées pour celui d'été dont l'Islande, l'aéroport d'Aix-Marseille, Montpellier et Helsinki. D'autres villes déjà au programme seront mieux desservies, surtout en vue de permettre des aller-retour la même journée. Pas étonnant donc que le feu vert du Conseil de gouvernement pour la construction d'une aérogare réservée aux petits porteurs tels l'Eurojet de Luxair ait été accueilli avec enthousiasme à Findel.

Tous ces projets de nouvelles destinations européennes s'intègrent parfaitement dans la stratégie de Luxair de créer à l'aéroport de Findel un centre pour vols régionaux. Tel n'est plus le cas avec l'aventure new-yorkaise de la compagnie. «C'est une des décisions les plus difficiles que nous ayons jamais prises», reconnaît d'ailleurs Jean-Donat Calmes. Plutôt habitué de voler dans l'ombre des grandes compagnies, la confrontation directe sera cette fois-ci inévitable pour Luxair. La route vers New York compte parmi les plus concurrentielles de la planète. Or, si Luxair a finalement osé franchir le pas c'est aussi dans une logique de «grandir ou mourir».

À l'origine de la décision de Luxair se trouve toutefois celle d'Icelandair, en août dernier, de quitter l'aéroport de Findel. «Nous avons commencé à étudier les différents scénarios possibles dès le lendemain», explique Jean-Donat Calmes. Plusieurs solutions étaient envisageables: vol avec escale à Reykjavik ou Dublin ou encore départ d'un vol direct Lufthansa - partenaire privilégié et actionnaire de Luxair - de Findel. La conclusion finale était cependant que seul un vol sans escale attirerait vraiment les clients potentiels. Devant l'absence d'intérêt de la part de Lufthansa, Luxair a donc décidé de prendre elle-même son destin en main.

Que le vent souffle autrement plus fort sur l'Atlantique qu'en Europe se remarque déjà au prix proposé par Luxair pour le vol de New York. Avec 

14 990 francs (offre d'introduction valable que le premier mois), il est ainsi moins cher de franchir l'Atlantique que de passer les Alpes. «Les prix sont dictés par le marché», explique-t-on chez Luxair. Et sur la route de New York, les marges sont «au ras des pâquerettes». La prudence est donc de mise pour Luxair. On se contente ainsi dans une première phase de louer un avion auprès de la compagnie bruxelloises City Bird, qui a d'ailleurs un arrangement semblable avec Sabena. L'accord de «wet lease» comprend outre l'appareil - un Boeing 767-300ER (extended range) - aussi son équipage, même si ce dernier sera complété par deux hôtesses Luxair. Le contrat, signé pas plus tard que jeudi de la semaine dernière, se limite pour l'instant à la saison d'été 1999 et l'avion gardera d'ailleurs les couleurs de City Bird. 

Jean-Donat Calmes n'a toutefois pas laissé de doute sur la volonté de sa compagnie de s'imposer sur la route Luxembourg-New York, même s'il reconnaît que cela demandera d'importants efforts. Le principal attrait pour les clients de la région sera la durée de vol (quelque huit heures), imbattable par les routes avec escale, mais aussi les qualités de l'aéroport de Findel: chemins courts et facilités de stationnement. Un nouveau parking souterrain de quelque 3 500 places devrait d'ailleurs être inauguré en automne de l'an 2000. 

Si les prix seront adaptés à ceux du marché, il ne faudra néanmoins pas s'attendre à ce que Luxair se transforme en opérateur de bas de gamme. Le service à bord respectera les standards de Luxair. Un certain confort sera aussi garanti par le fait que le Boeing 767 - biréacteur à deux couloirs et l'appareil le plus utilisé pour les vols transatlantiques - sera équipé de seulement 222 sièges en classe economy et 24 en business alors qu'il pourrait accueillir jusqu'à 269 passagers. Luxair cherche toutefois aussi des moyens pour remplir ses appareils davantage. La compagnie introduira ainsi après les tarifs «3e âge» aussi des réductions pour étudiants. Une première pour Luxair sera de même la vente de tickets de dernière minute à des prix avantageux. L'offre last minute sera aussi le début d'une nouvelle voie de commercialisation: les tickets seront exclusivement mis en vente sur le site Internet de Luxair.

La commercialisation et donc des taux d'occupation élevés seront les principaux défis pour la compagnie luxembourgeoise. Dans la Grande Région, Luxair a l'avantage de disposer d'un réseau de distribution performant. Aux États-Unis, la compagnie manque toutefois encore d'expérience. Afin d'être profitable, Luxair devra attirer «substantiellement» plus de passagers que les 95 000 clients par an de Icelandair. Dans un premier temps, l'ambition est de vendre quelque trente pour cent des tickets aux États-Unis. S'il n'est pas encore décidé si Luxair ouvrira son propre bureau à New York, la société luxembourgeoise est déjà à la recherche d'un call-center aux États-Unis qui gèrera les demandes de ses clients américains.

Pour sa seule route transatlantique, Luxair a choisi l'aéroport de Newark (New Jersey) comme destination. À distance identique de Manhattan que l'aéroport John F. Kennedy, celui de Newark a l'avantage d'être moins encombré. En tant qu'aéroport surtout domestique il permet aussi aux passagers Luxair de trouver facilement des connexions vers d'autres villes des États-Unis. Des pourparlers pour un accord en ce sens sont en train avec Continental Airlines dont le hub est à Newark. À Luxembourg, les vols de retour de New York atterriront d'ailleurs tôt le matin afin de permettre aux passagers de poursuivre leur voyage vers d'autres villes desservies par Luxair.

Luxair se lance dans ces nouvelles aventures après une bonne année 1998. Le nombre de voyageurs a augmenté de 4,4 pour cent à quelque neuf cents mille, le chiffre d'affaires de huit pour cent alors que les bénéfices auraient même connu une croissance de deux chiffres - développement qui doit sans doute aussi beaucoup à la baisse des prix de carburants. En moyenne, les compagnies européennes ont connu jusqu'au 31 novembre une croissance des voyageurs de 7,7 pour cent en 1998. Le résultat de Luxair est donc loin d'être exceptionnel. Une meilleure nouvelle était sans doute que grâce aux nouvelles destinations de l'horaire d'hiver, Luxair a connu les derniers mois de l'année dernière une croissance plus importante que l'aéroport de Findel au total. «C'est la première fois depuis de longues années», se réjouit Jean-Donat Calmes. 

Les prochaines grandes décisions s'annoncent d'ailleurs déjà chez Luxair. Sur les trois années à venir, les investissements devraient atteindre les dix milliards de francs. Au mois d'avril, Luxair adoptera sur base d'une étude la planification long terme de sa flotte d'appareils. Ainsi, les neuf Embraer ERJ-145 «Eurojet» en commande, dont deux ont déjà été livrés, ne suffiront pas pour desservir toutes les nouvelles destinations européennes prévues. Luxair retardera en conséquence son passage à l'utilisation exclusive d'appareils à réacteurs et continuera à exploiter ses Fokker-50 qui étaient pourtant destinés à la vente. À l'ordre du jour sera aussi le remplacement à moyen terme de ses six Boeing 737. Le choix d'un nouveau type d'appareil sera sans doute aussi influencé par la volonté de Luxair de desservir, en cas de succès commercial, la liaison Luxembourg-New York avec ses propres appareils.

Jean-Lou Siweck
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