Une eInterview avec Kevin Muhlen, directeur artistique du Casino Luxembourg, sur la radicalité, la proximité avec les artistes, Jo Kox et la concurrence

« Un lieu de création »

d'Lëtzebuerger Land vom 25.03.2010

De : josée hansen
À : Kevin Muhlen

Lors de votre nomination, il y a un an, vous aviez annoncé que vous vouliez vous démarquer de votre prédécesseur au poste de directeur artistique du Casino, Enrico Lunghi. Quand est-ce que ce changement deviendra vraiment visible ?

De : Kevin Muhlen
À : josée hansen

Lors de ma nomination, le programme pour 2009 avait déjà été défini par Enrico Lunghi, la programmation du Casino étant souvent déterminée pour au moins l’année suivante. Il n’est donc pas étonnant de n’avoir pas encore remarqué de changements flagrants au cours de cette dernière année, même s’il y en a eu à petite échelle.

Je ne pense pas qu’il faille changer tout de fond en comble au Casino. Ce qui m’importe plus c’est de faire remarquer des différences dans la programmation, que les visiteurs du Casino découvrent des artistes ou des propositions qu’ils n’auraient pas pu voir au Casino auparavant. Repenser le contenu prime sur la forme, mais malheureusement c’est souvent cette dernière qui saute aux yeux en premier, faisant penser que rien n’a changé. Dès le printemps 2010, la nouvelle programmation débutera, et à ce moment les nouveautés qui ont longuement été discutées et élaborées durant 2009 seront aussi visibles. J’espère que notre public sentira qu’un vent nouveau souffle au Casino.

De : josée hansenÀ : Kevin Muhlen

Le changement le plus visible prochainement concerne le bâtiment en tant que tel : l’Infolab viendra s’installer au rez-de-chaussée, avec une bibliothèque de 7 000 livres, quarante revues d’art et une soixantaine de dossiers d’artistes en accès libre. Pourquoi ce choix de rendre votre bibliothèque, qui existe depuis les débuts du Casino, plus accessible ?

De : Kevin MuhlenÀ : josée hansen

En effet nous disposons d’un fonds documentaire sur l’art contemporain important. Celui-ci s’est construit au cours des quinze dernières années par de nombreuses acquisitions et échanges avec d’autres institutions. Ce fonds était déjà accessible au public, mais ne jouissait pas d’une visibilité très frappante. En plus, beaucoup de catalogues ne pouvaient pas être exposés, faute de place. Les revues d’art, elles, étaient dispersées à différents endroits du bâtiment.

C’est ce constat qui nous a poussé à développer ce volet en créant une bibliothèque plus grande et plus conviviale, où nos visiteurs pourraient prolonger leur visite et découvrir ces publications. Les étudiants en art pourront eux aussi y trouver de nombreuses références dans une bibliothèque spécialisée en art contemporain, chose qui manquait jusqu’à présent au Luxembourg. Nous comptons aussi y présenter des dossiers d’artistes luxembourgeois et mettre à disposition des informations sur les possibilités d’études dans le domaine culturel et artistique. L’accès sera libre afin de vraiment permettre à chacun d’en profiter au maximum.

La taille de cet espace nous permettra aussi d’y tenir des conférences et workshops en relation avec notre programmation. Tout ceci vise donc à développer notre rôle de forum d’art contemporain et nos activités liées à la médiation de l’art contemporain et un Infolab plus grand et plus accueillant est un point de départ important pour cela. Deux salles d’exposition ont dû être « sacrifiées » pour pouvoir réaliser ce projet et c’était donc une décision de taille mais d’autre part, il nous semblait essentiel de rendre ce fonds documentaire accessible à tous et d’en faire un véritable outil de travail.

De : josée hansenÀ : Kevin Muhlen

En même temps, vous avez décidé de vous rapprocher des artistes, en produisant davantage d’œuvres, par exemple grâce aux résidences d’artistes que vous instaurez dès ce printemps. Quels furent les échos à votre appel à candidatures et comment cela va se passer ? Est-ce que les artistes seront libres de choisir leur sujet et leurs moyens d’expression ?

De : Kevin MuhlenÀ : josée hansen

Oui c’est un aspect important pour un centre d’art. Il ne faut en aucun cas que nous perdions le contact avec les artistes et la production d’œuvres permet de travailler en collaboration étroite à tous les niveaux. C’est aussi cela qui a été déterminant dans le choix d’instaurer un programme de résidences d’artistes au Casino. La proximité avec l’artiste y est au centre des préoccupations.

L’appel pour les résidences fut lancé internationalement en décembre 2009 et à notre grande surprise, nous avons reçu plus de 700 dossiers ! C’était bien plus que nous n’en attendions mais d’un autre côté, cela montre qu’il existe une réelle demande pour de tels programmes au sein de la communauté artistique. Les artistes sont effectivement libres de choisir eux-mêmes leur technique. L’Aquarium présente déjà des qualités et des contraintes assez fortes, donc je pense qu’il faut laisser les artistes s’y exprimer librement. D’ailleurs, parmi les candidatures, différentes pistes ont été abordées.

En ce qui concerne le déroulement, un jury (Jean-Jacques Dumont, Berit Fischer, Emmanuel Lambion, Chris­tine Walentiny et moi-même) s’est rassemblé le 19 février pour consulter les candidatures et choisir les artistes invités pour les deux périodes de résidence en 2010. Après plusieurs heures de discussions et de délibérations, nous avons retenu deux artistes : Hong-Kai Wang (artiste originaire de Taiwan vivant à New York) et Francisco Camacho (artiste originaire de Colombie vivant à Amsterdam). Leurs approches et propositions étaient les plus intéressantes et pertinentes pour cette nouvelle programmation 2010 de par leur engagement dans la société et leur volonté de travailler avec la communauté locale durant leur résidence. Ce sera donc intéressant de les suivre dans leurs démarches durant quelques semaines et de découvrir leur travail à l’issue de leur résidence.

De : josée hansenÀ : Kevin Muhlen

En même temps, vous diminuez le rythme de changement des expositions : vous réduisez leur nombre à trois par an, en insistant que ce n’est pas dû à des restrictions budgétaires. Or, on observe ce même phénomène dans beaucoup de musées, et même d’autres institutions culturelles au Luxembourg : moins de spectacles et moins d’expositions, comme une réaction à une surabondance depuis quelques années. Et certainement aussi à la diminution des moyens financiers disponibles. Le Casino ne risque-t-il pas de devenir statique, immobile – ce qui correspondrait aussi à un appauvrissement ? Durant les premières années du Forum d’art contemporain, on comptait entre six et une dizaine d’expositions par an...

De : Kevin MuhlenÀ : josée hansen

Nous passons de quatre à trois grandes expositions par an. Parler d’un appauvrissement ou d’un engourdissement de nos activités ne correspond pas à la situation réelle. Au contraire, dans un souci de ne pas tomber dans une programmation statique et dans une routine de rythmes de vernissages, nous avons décidé de multiplier nos activités. Bien évidemment, notre activité principale reste l’exposition d’art contemporain, mais nous voulions décliner ceci de plusieurs manières. C’est donc ce qui a introduit le volet project room. Celui-ci était déjà présent dans notre programmation mais toujours de manière annexe. Là, il nous importait d’en faire un élément à part entière de notre programmation tout en le différenciant des expositions régulières.

C’est donc pourquoi celui-ci fonctionnera en relation avec le programme de résidences d’artistes et en décalage par rapport aux expositions. La phase de création fera désormais partie intégrante de notre activité en accompagnant le travail de l’artiste en résidence. Avec trois résidences par an, notre programmation passe donc à six expositions par an. Réduire les expositions au nombre de trois est surtout lié au fait qu’il fallait libérer un certain budget pour pouvoir mener à bien le projet de résidences d’artistes et d’expositions dans l’Aquarium.

En ce qui concerne la surabondance, je ne pense pas qu’une réduction soit forcément une mauvaise chose. Cela permet d’affiner la programmation et de proposer des expositions ou spectacles plus pointus. Les choix se font différemment dans ces cas-là.

De : josée hansenÀ : Kevin Muhlen

Venons-en à votre programme artistique : vous avez annoncé un changement de génération visible, notamment du côté du contenu. Or, la première exposition que vous organisez, Ceci n’est pas un Casino, une exposition thématique sur le jeu, cet été, pour célébrer les quinze ans du Forum d’art, vous en partagez la conception avec le directeur administratif du Casino, Jo Kox. Et la deuxième sera une monographie de Bruno Peinado, qui a quarante ans et est largement reconnu dans le monde de même sur le marché de l’art en Europe. Où est la radicalité ?

De : Kevin MuhlenÀ : josée hansen

Peut-on réellement juger une programmation sur deux projets ? Je ne pense pas. Une ligne artistique se définit au cours de plusieurs années et d’expositions et ce serait aller un peu vite de vouloir tirer des conclusions si rapides à la vue de ces projets annoncés. Ceci n’est pas un Casino n’est pas une exposition d’anniversaire pour les quinze ans du Casino. C’était effectivement un moment qui convenait pour ce projet, qui était déjà en discussions depuis quelque temps, mais cela s’arrête là. Il n’y a aucun caractère rétrospectif dans l’exposition et presque tous les artistes, à l’exception d’un seul, n’ont encore jamais exposé au Casino, bon nombre d’entre eux sont d’ailleurs jeunes et en début de parcours. De nouvelles productions sont aussi en cours de réalisation pour cette exposition. Ce n’est donc aucunement un regard en arrière.

Quant à la collaboration avec Jo Kox, le Casino a toujours encouragé la participation active de son équipe à la programmation. La liste des membres de l’équipe ayant déjà réalisé une exposition ou un projet en tant que commissaire est longue, pourquoi donc faire une exception dans le cas de Jo Kox ? L’exposition est partie d’une idée commune et nous la réalisons ensemble.

Bruno Peinado est certes un artiste qui jouit d’une reconnaissance, mais d’autre part, celle-ci se limite en grande partie au territoire français. Son travail reste malheureusement encore assez méconnu dans le reste de l’Europe et il n’a pas encore eu l’occasion de réaliser une grande exposition monographique en dehors de la France. Je ne considère pas qu’un artiste soit déjà en fin de carrière à quarante ans. Loin de là ! Justement, le Casino lui offre une nouvelle plateforme et une ouverture à un nouveau public. Son approche est très différente de ce qui a été présenté jusqu’à maintenant au Casino. Avec Bruno, nous avons essayé de collaborer à plusieurs reprises au cours de ces dernières années et ceci était donc une occasion rêvée de concrétiser cette idée. De plus, il peut sans problème investir un lieu de cette taille et y créer un univers artistique bien particulier. C’est un aspect à ne pas négliger. Le Casino est tout de même un lieu d’une certaine taille et il est donc important que l’artiste invité pour une monographie puisse se l’approprier.

Faut-il donc absolument parler de radicalité pour marquer une rupture, un changement de direction artistique ? Faut-il faire table rase et recommencer à zéro ? Je ne le pense pas, tout comme il ne faudrait pas tirer toutes ses balles du premier coup. Le Casino doit évoluer, mais ce changement se fera dans la durée.

De : josée hansenÀ : Kevin Muhlen

Quelle serait alors votre vision à moyen, voire long terme du Casino et de sa programmation ? Quelle esthétique, quelle idéologie allez-vous défendre ?

De : Kevin MuhlenÀ : josée hansen

Le Casino est encore imprégné de la ligne artistique précédente. Ce qui est normal après toutes ces années. Mon objectif est de préserver et développer le rayonnement de l’institution tout en réussissant à y présenter des artistes et des expositions qu’on n’associerait pas forcément avec le Casino. Je suis tout à fait conscient que créer la surprise est très difficile aujourd’hui, car le public est beaucoup plus averti qu’il y a quelques années, ceci à force de suivre les activités de notre centre d’art. Mais il faut regarder de l’avant, constamment inviter de nouveaux artistes, diversifier les collaborations. Ceci permettra de rester intéressant et ne pas tomber dans des automatismes.

Il faut en quelque sorte oublier que le Casino jouit d’une certaine renommée pour espérer la garder. Après tout, c’est un centre d’art contemporain et les questions de prestige et d’héritage n’ont pas leur place ici. La programmation doit donc continuer à interroger les préoccupations les plus actuelles sans tenir compte du qu’en dira-t-on. Le monde de l’art contemporain change aussi en permanence, de nouveaux médias apparaissent, de nouvelles formes d’art se développent. Cela fait aussi partie des missions d’un centre d’art ; rester au devant de la scène en participant activement à ces nouveautés, ne pas hésiter à prendre des risques, quitte à dérouter le public au premier abord avec des choses qu’il n’aura jamais vues auparavant dans un contexte artistique.

Une vision qui me tient à cœur serait d’établir le Casino plus comme un centre lié à la culture contemporaine, où l’art serait une composante essentielle de cette culture mais pas la seule. Les genres se mêlent, des interactions se font. Le forum d’art contemporain est une bonne plateforme pour développer cette notion et créer des échanges, découvrir des choses différentes, remettre en question ses acquis.

De : josée hansenÀ : Kevin Muhlen

Aujourd’hui, et contrairement à ses débuts, le Casino n’est plus la seule institution d’art contemporain au Luxembourg, voire dans la grande région : à Luxembourg, il y a désormais le Mudam, et bientôt la Villa Vauban, au-delà, à Metz par exemple, il y a le Frac Lorraine et bientôt l’antenne du Centre Pompidou. Comment allez-vous faire pour vous démarquer de ces grandes cousines ? Cette question est probablement la plus urgente vis-à-vis du Mudam, d’aucuns affirmaient même que les deux institutions pourraient fusionner, le Casino devenir une dépendance du Mudam. Pourquoi pas ?

De : Kevin MuhlenÀ : josée hansen

Ne plus être « seul » est une bonne chose. La présence de plusieurs lieux dédiés à l’art contemporain sur un même territoire n’entraîne pas, comme l’on pourrait le penser, une politique de concurrence. Bien au contraire, les intérêts sont les mêmes, alors pourquoi travailler les uns contre les autres ? C’est une richesse de pouvoir proposer aux amateurs d’art contemporain une palette aussi vaste d’institutions et de musées avec autant de points de vue différents. Bien évidemment, il est essentiel de regarder ce que font les autres institutions, mais cela se fait naturellement, aussi en discutant entre collègues.

Chercher par force à se démarquer n’est pas la bonne approche. Si l’on observe bien le paysage culturel, on remarque que chacun présente déjà une spécificité inhérente. Certains possèdent des collections et s’orientent par rapport à celle-ci, d’autres ont des moyens plus importants et le choix des projets est donc également d’un autre registre. Tout cela crée déjà une offre très variée en termes de programmation artistique. Des collaborations sont toutefois aussi envisageables et permettent d’allier ses forces.

Le Casino souhaite se positionner en tant que lieu de création, d’autant plus que nous ne possédons pas de collection, le travail avec les artistes et la production de nouvelles pièces représente donc notre intérêt premier. Comme déjà dit précédemment, notre programme de résidences d’artistes débutera cette année. Ce n’est certes pas un concept nouveau, mais le contexte en définit la spécificité. Du côté des expositions, je pense que les monographies sont un point fort du Casino et permettent aussi de développer cette idée de création à une échelle plus grande.

Pourquoi fusionner le Mudam et le Casino ? Ce serait faire un pas en arrière, car cette diversité dont nous parlions avant serait perdue. Avec la situation actuelle, l’art contemporain se présente sous plusieurs formes à Luxembourg et donne un large panorama de la création contemporaine. Certes, les intérêts se rapprochent, mais cela en reste là. Les deux institutions fonctionnent très bien ensemble, mais cela ne veut pas dire que l’on peut alors faire un raccourci et tout simplement les assimiler. Le Mudam vient récemment d’annoncer sa volonté de se concentrer sur sa collection tandis que le Casino aussi entame une nouvelle étape. Ce serait dommage de freiner ces élans.

josée hansen
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