Pisani, Giulio Enrico; El Gharbi, Jalel: Des passantes et de passants : Désirer, être désiré(e)

« Un éclair… puis la nuit ! Fugitive beauté… »

d'Lëtzebuerger Land du 26.04.2013

Le poète turcophone d’origine kurde Cemal Süreya estimait que la poésie et l’amour se devaient de défier les lois. À une époque où bien des poètes étaient derrière les barreaux et l’adultère constituait un crime passible d’une peine de prison en Turquie, ses vers chantaient les femmes (surtout celles des autres) et l’amour libre. Toutefois Süreya n’était pas un apôtre du libertinage. Selon lui, c’est en brisant le tabou de la sexualité qu’il serait possible de créer une société plus égalitaire. Aussi militait-il au sein d’organisations socialistes tout en méditant les écrits de Sigmund Freud.
Nul doute que Süreya se serait retourné dans sa tombe s’il avait lu l’avertissement inséré par Jalel el Gharbi et Giulio-Enrico Pisani à la page 11 de leur anthologie Des passantes et des passants : Désirer, être désiré(e). Les auteurs y expliquent avoir dû se contenter de donner dans certains cas de « courtes citations autorisées par la loi » et non pas les poèmes entiers. Süreya, qui lui aussi se passionna pour les désirs fugitifs et les regrets nostalgiques suscités par les passantes dans la jungle urbaine, aurait sans doute noté qu’il aurait fallu forcer la main du législateur. Ou bien l’ignorer. Cependant le poète aurait été séduit par cette anthologie et les poèmes sélectionnés (certains traduits pas Pisani) et cités in extenso, un florilège allant de Stéphane de Mallarmé à Rabindranath Tagore, et de Mahmoud Darwich à Novalis.
Après un avant-propos où ils affirment que « passants et passantes sont éminemment poétiques en ce qu’ils sont la négation de l’appropriation, de la possession, de la fixation », El Gharbi et Pisani proposent aux lecteurs deux courts textes plus analytiques. Ils y soulignent que bien que les passants soient « poétiques dans la mesure où ils sont passagers », la poésie, elle, n’a rien d’éphémère : Tout d’abord ils présentent une réflexion sur l’essence de la poésie et puis, un article en forme de voyage guidé à travers certains textes de l’anthologie, mettant en exergue les approches multiples à la figure de la passante évanescente (et du passant). Il est bon de noter dans ce contexte qu’il n’est pas étonnant de ne trouver guère de poète actif avant le XIXe siècle, à part Ronsard, dans cet ouvrage. Ne fallait-il pas le chaos et l’anonymat des foules urbaines, ces produits de la modernité industrielle qui fascinèrent Baudelaire (cité dans le titre de cet article), pour que les passants anonymes existent et puissent devenir des objets poétiques ?
Dans toute recension d’une anthologie, il est de rigueur de remettre en question certains choix des auteurs ou de s’interroger sur des absences. Ainsi pour ne pas manquer à ce rituel sacré, l’on pourra s’interroger sur la surreprésentation de la poésie francophone et la quasi absence de certaines grandes traditions poétiques pourtant accessibles (anglophones, italophones et hispanophones, par exemple) qui causent un déséquilibre sur cette mappemonde de la poésie et du passage. Et cela malgré la présence de poètes tels que Nâzım Hikmet et Constantin Cavafy. Toutefois donner trop d’importance à ce problème serait faire injustice aux auteurs. En effet, ils ne se sont pas contentés de sélectionner les poèmes, mais ils ont aussi produit des introductions savantes pour chaque auteur, faisant de ce livre un recueil et manuel qui séduira les passionnés de poésie, tout en étant un outil de travail fort utile pour les chercheurs et étudiants désirant se pencher sur ce terrible constat de Walter Benjamin que le paysage urbain change plus vite que le cœur humain.
N’oublions pas que chaque ouvrage a une dimension autobiographique. Les anthologies ne font pas exception à la règle : Elles sont le reflet des lectures, rencontres et recherches de leurs auteurs, une porte entrouverte sur leurs univers intellectuels et poétiques. La lecture de cette anthologie, magnifiquement illustrée avec les tableaux de Carole Melmoux, peut donc aussi contribuer à une plus grande compréhension des œuvres de Jalel el Gharbi et Giulio-Enrico Pisani, deux critiques et poètes bien connus des lecteurs luxembourgeois.

Jalel El Gharbi & Giulio Enrico Pisani, Des passantes et des passants : Désirer, être désiré(e), Éditions Op der Lay, Esch- sur-Sûre, 2012, ISBN 978-2-87967-182-6.
Laurent Mignon
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