L’événementiel dans les musées

L’Art et la manière

d'Lëtzebuerger Land du 25.03.2010

Démocratisé à l’échelle mondiale vers la fin du siècle dernier, le recours à l’événement est devenu l’un des piliers des politiques muséales. Une pratique qui n’est pas sans incidence sur la perception et l’organisation d’institutions soucieuses, au Luxembourg comme ailleurs, de ne pas trahir leur cœur d’activité.

« Il y a le pour et le contre, notamment dans les rangs des plus conservateurs, dans la perception d’un musée et la définition que l’on en fait. L’événementiel doit composer avec l’éternelle dualité existante dans les approches muséales : celle qui se soucie, avant tout, de préserver et de mettre l’accent sur la recherche – au point parfois de mettre une cloche sur l’art – et celle qui a à cœur d’animer un lieu public, de faire parler les œuvres et de transmettre leurs valeurs. C’est un débat sans fin – dans lequel personne ne peut prétendre détenir la vérité – qui se cristallise autour de cette question du support d’exposition. » Direc­teur administratif d’un Forum d’art contemporain nourri, lui-même, au sein d’une année événement, Jo Kox revendique clairement son attachement à la thématique.

Issu du tourisme, c’est au cours de ses voyages qu’il a pris conscience du phénomène de captation généré par l’événementiel : « J’ai pu, au fil de ces allers-retours vers les principales capitales européennes, visiter une centaine de musées. Je voyais des choses extraordinaires, des événements spectaculaires et intelligents, dans les plus respectables institutions. Il est devenu, dès lors, évident pour moi que la scène luxembourgeoise avait besoin de s’approprier la démarche. » D’où sa volonté de créer, rapidement, le groupement des musées de Luxembourg-ville, d’Stater muséeën, dont l’essentiel de l’activité – outre les besoins de mise en cohérence de l’action – est tourné vers différents événements phares, dont L’Invitation aux musées fin mars et la Nuit des musées en octobre. Jo Kox : « Il y a, au travers de ces actions une évidente connotation marchande. Il s’agit bel et bien de ‘vendre’ les musées. Pour ce faire, nous disposons d’une réputation et d’une signature graphique particulièrement solides, » explique-t-il.

Avec d’autant plus d’aplomb que les indices de fréquentation de ces rendez-vous représentent, dans certaines institutions, une fraction non négligeable au moment des bilans annuels. Ainsi, au terme de 2009, le Casino revendiquait 18 329 visiteurs, dont 3 549 pour la seule Nuit des musées et 1 219 pour l’Invitation aux musées. Le ratio est certes moins spectaculaire pour les mastodontes de la place, mais le rapport affectif construit au fil des éditions est tel qu’il semblerait incongru, aujourd’hui, de remettre en question des rendez-vous très attendus.

Comment, dès lors, s’assurer que l’événement ne dénaturera pas la démarche conceptuelle de l’établissement ? Si l’on s’imagine que la question agite les équipes en charge de sa conception, pour Jo Kox la règle est claire : « L’artistique et le scientifique priment toujours sur l’événement. Il serait hors de question, par exemple, de déplacer une œuvre pour organiser un bal, nous ne sommes pas des sociétés de spectacles. Le respect du lieu, de son identité est de sa vocation restent un préalable à toute action. À partir de là, tout est envisageable. Il est clair que cela demande un certain doigté pour rester audacieux sans heurter les sensibilités… »

Un équilibre précaire et pourtant bien maîtrisé. Car l’une des principales réussites de cet usage raisonné est d’offrir une exposition égale à chaque entité. Jo Kox : « Certaines institutions sont découvertes par des publics plus spécifiques au travers de ces manifestations. Maintenant, on peut vraiment s’interroger sur la limite du concept d’événementiel. Qu’est-ce qui en est, qu’est-ce qui n’en est pas ? » Et Jo Kox de faire référence à une pratique normative à l’échelle européenne. Des regroupements de musées de province à la démocratisation des services des publics, on ne conçoit plus de fond sans habillage. Jo Kox : « Prenons l’exemple de la « Semaine jeunes publics ». À elle seule, elle a attiré dans nos murs quelque 1 700 étudiants en une semaine. C’est un résultat probant ! Alors, certe,s il n’y avait pas de soirée DJ, ni de performance dansée, mais c’est, pour moi, déjà de l’événementiel, dans le sens où l’on offre à notre exposition un angle de découverte adapté au public que l’on cherche à atteindre ».

Pour l’heure, une seule personne peut prétendre disposer, à Luxem­bourg, d’un poste in house dédié. En sa qualité de responsable production et événementiel, Anna Loporcaro planche à plein-temps, au Mudam, sur cette équation fine : « Ayant été formée à l’art sur un plan très théorique, n’étant donc pas directement issue du monde du spectacle vivant, je dispose d’une distance qui rend cet exercice de visualisation d’un événement dans le cadre d’une exposition particulièrement fascinant ». Fabriquer du lien entre l’objet et le vivant, la démarche de l’artiste exposé et les invités, un challenge qui la conduit à explorer l’ensemble des sentiers de la création : « Je m’intéresse à toutes les disciplines. Nous venons de faire des projections en collaboration avec la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg, nous envisageons d’instaurer un lien avec de la cuisine expérimentale… Dans notre cas, il est clair que l’événementiel est davantage destiné aux populations proches qu’aux touristes occasionnels. Il s’agit autant, ou­tre la valeur propre de l’événement, de faire revenir des personnes qui auraient déjà vu l’exposition que d’en attirer de nouvelles. Nos expositions s’installant dans le temps, il est important de rythmer la vie du musée. En cela, l’événementiel est un outil précieux, » souligne-t-elle, avant de se remémorer quelques temps forts.

Anna Loporcaro : « L’intervention du musicien Matthew Herbert à la Philharmonie occupe, forcément, une place à part. C’était notre premier événement et notre première collaboration à cette échelle. Plus récemment et à brûle-pourpoint, je pourrais citer l’intervention de Luky Dragons en août ou la présentation de la Reactable, cet instrument de musique électro-acoustique qui avait généré un événement très intéressant. Mais ce qu’il y a de bien avec l’événementiel comme avec l’art, c’est que l’on apprend tous les jours. Les réseaux s’étoffent, l’offre est exponentielle… Dans la limite des budgets qui nous sont alloués, on ne peut qu’imaginer que l’avenir nous réserve de belles surprises, de plus en plus qualitatives, originales et pertinentes. »

« On fait avec les moyens du bord, » lance de son côté Jo Kox, conscient qu’il reste du chemin à faire avant que cette stratégie de l’événementiel ne prenne du poids auprès des décideurs. « À ce jour, je consacre trente pour cent de mon temps, bénévolement, à l’activité du groupement. Je crois que nous avons vraiment besoin de créer un lobby des musées, comme cela existe dans d’au­tres univers artistiques à Luxem­bourg. En 1995, nous avions réussi à fédérer 18 expositions. Alors c’est peut-être de l’événementiel, mais sans cela, nous n’aurions jamais pu réaliser Manifesta II, il faut en avoir conscience ! Ensemble, nous sommes plus forts. C’est une logique que je défends au quotidien. Nous sommes, actuellement, limités à un budget de 100 000 euros. Ce n’est pas suffisant, d’autant que j’ai déjà cinq ou six projets de prêts dans les tiroirs. Nous avons vraiment besoin d’une structure juridique à part, disposant d’un budget indépendant, susceptible d’assurer une promotion régulière de nos activités, » poursuit-il, convaincu de l’utilité de la démarche.

D’autant plus dans un contexte accru de mise en concurrence de l’offre ? Jo Kox : « Il y a encore quelques années, trois ou quatre communiqués de presse suffisaient à nous assurer une promotion et une couverture médiatique dignes de ce nom, ainsi que la fréquentation qui va avec. Aujourd’hui, nous sommes tellement submergés d’événements et d’informations qu’il arrive d’être sollicité à quatre événements différents le même soir. Pour trouver sa place là-dedans, il faut vraiment innover, batailler et avoir les moyens de le faire. D’autant plus que le Luxembourg ne dispose pas d’une masse critique inépuisable. Soyons réalistes, nous ne disposons que d’une réservoir de 400 000 habitants, » avance-t-il.

Loin de ces nécessaires considérations politiques, beaucoup se remémoreront avec émoi les soirées furieuses dans les caves du même Casino, lorsque l’on pouvait, au détour d’un couloir humide, tomber sur l’excellent musicien Bernard Fleischmann, le surréaliste défilé de poupées organisé dans le garage d’une banque du Kirch­berg lorsque le Mudam n’était encore qu’un « camp de base », les performances saugrenues réalisées sur fond de tableaux de Maîtres dans les musées de la Vieille Ville… Loin de l’œil de bœuf élitiste et privatif dont les musées new-yorkais se sont fait les grands spécialistes – assister à un simple vernissage tenant parfois de l’exercice de style –, l’émotion est, à Luxem­bourg – et l’on peut parler de luxe –, accessible à chacun. Un bouillon de culture enivrant dont on s’apprête à vivre un nouveau développement ce week-end, avec la première édition nationale de L’invitation aux musées, offrant, précisément, tout un programme spécial d’activités dans 25 musées à travers le pays. Un exercice de démocratisation qui se veut à la hauteur de l’époque, un renforcement de la grille des programmes à l’heure du zapping. 

Alexis Juncosa
© 2017 d’Lëtzebuerger Land