Centre Pompidou Metz

View-master

d'Lëtzebuerger Land du 25.03.2010

L’ambiance est électrique au Centre Pompidou Metz, à un mois et demi de l’ouverture officielle. Cette semaine, les premières œuvres arrivaient. Elles auraient presque pu venir en TGV, elles auraient alors relié Paris à Metz en 1h23, la gare jouxte le parvis du Centre Pompidou Metz (CPM), qui accueille le visiteur avec le geste ample d’un grand parvis (aux mêmes dimensions que celles à Beaubourg). Mais pour des raisons de sécurité évidentes, elles sont affrétées par route, avec, à chaque fois, un régisseur du Centre Pompidou Paris (CPP) pour surveiller le transport. Il y aura près de 800 œuvres en tout pour l’exposition inaugurale, Chefs d’œuvre ?, dont la majeure partie en provenance de Paris, mais aussi quelques prêts d’autres institutions internationales, dont le Mudam, et des commandes à des artistes.

Laurent Le Bon, le directeur du Centre Pompidou Metz et toujours conservateur en chef au Musée national d’art moderne (MNAM) à Paris, a pu puiser dans le stock d’une des collections d’art moderne les plus riches du monde pour interroger cette notion de chef d’œuvre, sa genèse et ses histoires. Certaines des œuvres sélectionnées n’ont jamais quitté les réserves, d’autres seront même décrochées à Paris pour rejoindre Metz. L’ambi-tion est énorme, le propos couvrira tout le champ historique et toutes les formes d’expression, la peinture et la sculpture bien sûr, mais aussi le cinéma, l’architecture ou le design. Bien que la suite de la programmation – quatre ou cinq expositions par an, dont Laurent Le Bon, Hélène Guénin, la responsable adjointe du pôle programmation, et des commissaires invités assureront la conception – soit gardée secrète pour n’être dévoilée que le 11 mai, lors de l’inauguration officielle en présence du Président de la république Nicolas Sarkozy, voilà déjà une indication stratégique : le CPM renouera avec les très grandes expositions thématiques qui firent le succès de Beaubourg.

En arrivant au Centre Pompidou Metz, on est frappé par sa simplicité et son volume ramassé, qui semble finalement assez modeste dans le quartier de l’Amphithéâtre, en friche actuellement, mais destiné à un réaménagement prochain par l’architecte-urbaniste Nicolas Michelin, avec une mixité commerces, bureaux et logements. Et ce malgré sa splendeur et la complexité de la structure du toit : 18 kilomètres de poutres en bois en forment la charpente portant une membrane textile blanche, en fibre de verre et téflon, qui fait 8 000 mètres carrés et est suspendue à une flèche centrale haute de 77 mètres (clin d’œil encore une fois à la grande sœur parisienne, qui a ouvert en 1977). Sous cette impressionnante toiture hexagonale, véritable chef d’œuvre de compagnonnage à elle seule, se déploient les espaces d’accueil, les salles de spectacles, l’administration et surtout les espaces d’expositions.

La grande nef fait trois hauteurs sous plafond différentes, pouvant aller jusqu’à 21 mètres – ce qui permettra de montrer des œuvres de très grandes dimensions que Paris ne peut jamais exposer, faute de place. Les trois tubes de galeries, longues de 80 mètres et larges de quinze, des parallélépipèdes en béton, se superposent sur trois étages et se croisent. Leur espace intérieur est dépourvu de tout élément porteur et s’ouvre sur de larges baies vitrées offrant des panoramas valorisants de Metz (sa cathédrale, ses parcs...) S’y promener lorsqu’elles furent encore vides donnait une impression de légèreté, presque de lévitation, tout en faisant découvrir leur aspect brut et de haute technicité – low design pour high tech – pouvant s’adapter à toute scénographie, du sol aux éclairages.

« La sculpture est à l’extérieur, » résume Hélène Guénin. Le bâtiment de Shigeru Ban et Jean de Gastines est ingénieux, mais pas prétentieux, une « usine » efficace et fonctionnelle, comme déjà celui de Richard Rogers et Renzo Piano (les monte-charges et les sas d’accueil pour semi-remorques feraient mourir d’envie n’importe quel technicien du Mudam). Accueil­lant, impressionnant – davantage encore la nuit, où il fait l’effet d’une light box, lorsque la lumière artificielle fait ressortir la structure de la charpente par la toile alors translucide –, il est minimaliste, voire zen dans son vocabulaire intérieur. De grandes portes coulissantes permettent d’ouvrir l’espace d’accueil vers le foyer et d’agrandir encore le parvis, où seront installées des terrasses. La dialectique entre l’intérieur et l’extérieur, entre ouverture et fermeture, entre espaces chauffés et espaces juste protégés des intempéries – comme les toits des trois galeries, qui pourront également servir d’espaces d’expositions, par exemple de sculptures – rend la visite souvent surprenante.

À l’intérieur, les contrastes extrêmes continuent : alors que presque tous les espaces baignent dans un blanc immaculé, les salles de spectacle (un auditorium de 144 places, avec un toit en tubes de carton, matériau fétiche de Ban, et un studio entièrement modulable de 196 places) sont des black boxes presque aveuglantes. Ces espaces multimédias sont essentiels pour Hélène Guénin : « Ce qui m’intéresse, c’est la porosité des formes, l’hybridation. » Chaque thème d’une exposition sera décliné par des spectacles, des performances, des conférences... qui, à moyen terme, pourront même être produits sur place. Le grand événement de préfiguration Constellation, l’été dernier avait donné une première idée de cette approche – et connut un énorme succès public (35 000 personnes le premier jour, le 16 mai).

Le Centre Pompidou Metz est lui-même une structure hybride : « une chimère » entre centre d’art et musée, comme se plaît à le définir Laurent Le Bon : sans collection propre, il a la même flexibilité et la dynamique qu’un centre d’art, tout en pouvant avoir recours à une collection gigantesque, comme un musée – tous les avantages sans les désavantages, en gros. Fêté dès ses débuts comme le premier exemple de décentralisation culturelle d’une institution parisienne – l’antenne du Louvre à Lens ouvrira en 2012 –, le CPM est clairement le fruit d’un geste politique, peut-être réalisé grâce à la volonté de deux hommes seulement : le maire de Metz de l’époque, Jean-Marie Rausch, et le ministre de la Culture de 2002 à 2004, Jean-Jacques Aillagon, messin d’origine, auquel on prêtait alors des ambitions de briguer un poste local. La Ville, l’agglomération Metz Métropole, la Région Lorraine et le département ont mis la main au portefeuille pour le financement des 70 millions de la construction (contre 25 millions selon les estimations initiales), aidés par l’État et des fonds européens. Mais pour assumer les quelque dix millions de frais de fonctionnement annuels, les pouvoirs locaux et régionaux seront seuls, l’État n’y interviendra plus et l’apport du Musée national parisien ne sera alors plus financier, mais se limite à la mise à disposition des œuvres.

Dix pour cent du budget annuel devront parvenir des « fonds propres », vente de tickets d’entrées (à sept euros), merchandising, sponsoring et mécénat. Dans sa vitesse de croisière, le CPM devrait, selon les attentes du conseil d’administration, attirer plus de 200 000 visiteurs par an, c’est énorme comparé aux autres musées de Metz et de la région – même si, en comparaison, Beau-bourg accueille plus de cinq millions de visiteurs par an. Il est évident que, vu leur investissement conséquent, les autorités locales s’attendent à des retombées concrètes pour Metz et la région, ne serait-ce qu’en tourisme – l’effet Guggenheim Bilbao est toujours cité en exemple.

Voulant s’implanter pleinement dans la grande région, l’équipe du Centre Pompidou Metz a initié un travail en réseau avec les structures d’art et de spectacles existantes, qu’elles soient publiques, associatives ou commerciales, des petites galeries aux musées de la Cour d’or, de Luxembourg ou de Sarrebruck, en passant par la synagogue de Delme ou les écoles de beaux-arts de Metz ou de Nancy. La Belgique, quant à elle, peut être intéressante pour le spectacle vivant, la performance et les « petites formes, les formes nouvelles et hybrides, le pluridisciplinaire, qui sont notre cœur de mission » comme le définit Hélène Guénin. Dans ce sens, le Centre Pompidou Metz cherche le dialogue et des connexions avec la ville et le territoire.

Et soudain, il devient évident pourquoi le projet de Shigeru Ban et Jean de Gastines a gagné le concours d’architecture en 2003 : il traduit ces multiples attentes en langage architectural, leur musée est une grande visionneuse d’art et de paysage, comme les « view-master » de notre enfance.

Les journées portes ouvertes inaugurales du Centre Pompidou Metz auront lieu du 12 au 16 mai 2010 ; programme et informations sur Internet : www.centrepompidou-metz.fr.
josée hansen
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