Musées du souvenir

Redéfinir une mémoire collective

d'Lëtzebuerger Land du 25.03.2010

Le 24 octobre 1929 marque le début de la plus grande crise économique que le monde ait connue, c’est le tristement célèbre krach boursier de 1929. Cette grave dépression laisse sur le carreau et les pavés européens des millions de chômeurs et de pauvres qui aspirent à une revanche sur le destin.

C’est ce terrain très accidenté qui va, en Allemagne, préparer et favoriser la victoire d’un artiste sans talent, caporal militaire pendant la Première Guerre, né le 20 avril 1889 à Braunau am Inn dans l’empire austro-hongrois, Adolf Hitler. Avec son Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), il prend les commandes du pouvoir le 30 janvier 1933 et fonde l’État totalitaire calqué sur celui de Mussolini l’Italien avec un double objectif : agrandir le Reich allemand, bafoué qu’il fut par le traité de Versailles suite à une Première Guerre dont il sortit en grand perdant, par le biais d’une politique résolument expansionniste sur fond d’annexionnisme forcé. Et débarrasser le pays des populations juives, responsables, ne cesse de marteler le chancelier à ses électeurs, de tous les maux du pays.

Ces mesures radicales poussent la France et l’Angleterre à lui déclarer la guerre, qui, très vite, se transforme en un conflit mondial. En 1941, faute de pouvoir expulser les millions de Juifs vivant dans les territoires conquis de force par l’Allemagne, Hitler élabore la « Solution finale » : exécutions massives et collectives, déportations et chambres à gaz. Le Führer se suicidera dans la déchéance et la misère peu avant la capitulation de l’Allemagne, le 30 avril 1945, laissant derrière lui l’un des épisodes les plus noirs de l’Histoire de l’humanité et une conclusion, reprise à l’unisson par des millions d’Européens : « Plus jamais ça ! »

Comment (re)vivre après un tel drame, un tel crime contre l’humanité, une telle horreur ? Après avoir été forcé, contraint à (se) battre pour une cause qui n’est pas la sienne ? Et surtout comment faire en sorte que le « plus jamais ça » ne reste pas lettre morte, mais prenne forme et vie ? Ce fut l’une des principales préoccupations de celles et ceux qui vécurent et survécurent à l’innommable, mais aussi des générations qui leur survécurent. Pour que la Guerre et son prix ne tombent pas dans l’oubli, il fallait entretenir le souvenir du pire pour l’empêcher de se reproduire. En parler. En permanence. Partout. Montrer, témoigner, rapporter.

La tâche s’avère moins ardue en présence de témoins. Mais ceux-ci sont en train de disparaître, ne laissant à la postériorité que le champ d’une action commémorative. « Certes », confirme Steve Kayser, directeur du jeune Centre de documentation et de recherche sur l’enrôlement forcé (CDREF) et ancien professeur d’histoire, « mais nous devons repenser et redéfinir cette Commémoration, lui donner une forme différente de celle que nous connaissons pour que tous, y compris les plus jeunes, ceux qui ne font pas, plus partie d’une famille qui de près ou de loin a vécu l’Holocauste, se sentent concernés. Cette remémoration collective doit prendre un aspect différent de celui de la traditionnelle gerbe de fleurs déposée sur la tombe d’un soldat inconnu devant une assistance malheureusement déclinante. »

C’est en tout cas l’un des objectifs que s’est fixé le directeur de cet organisme voté par la Chambre des députés en mars 2005 et opérationnel dans le courant de l’année 2006. La loi du 4 avril 2005 portant sur sa création définit sa mission comme étant celle d’une entité censée « recenser, rassembler, archiver et conserver la documentation relative à l’Enrôlement forcé ; (…) mettre en valeur cette documentation ; (…) entreprendre ou soutenir la recherche historique et scientifique sur l’enrôlement forcé des hommes et femmes luxembourgeois nés entre 1920 et 1927 ; (…) soutenir et animer, par tous les moyens disponibles, la sauvegarde de la mémoire collective en ce qui concerne l’enrôlement forcé. » Un vaste programme, en somme, mais son responsable et sa jeune équipe ne souhaitent pas s’arrêter là.

« Je souhaite que notre centre devienne un véritable relais entre ce qui a été et ce qui doit et devrait en rester, demain et après-demain, confie Steve Kayser. Que la Deuxième Guerre et ce qu’elle a entraîné comme ignominies fassent partie intégrante de l’histoire de l’Union européenne, deviennent un élément constitutif de l’Europe et de son identité. Car, certes, il s’agit d’une thématique délicate, douloureuse, mais qui doit trouver sa place, la place qui lui revient, un espace apolitique, qui ne doit en aucun cas servir à faire le lit d’idéologies radicales, populistes. C’est donc un véritable travail de fond qui doit se faire, sur le terrain mais aussi dans les esprits, et qui contribue à une redéfinition, une articulation nouvelle de la mémoire collective. »

« À cet effet, il faut sensibiliser les jeunes à ce sujet, encore et encore, mais à leur manière et surtout à un âge adéquat, c’est-à-dire pas avant treize ou quatorze ans. Confrontés trop tôt à cette thématique, ils risquent en effet de ne pas en saisir toute la portée, la signification. Nos locaux sont d’ailleurs en phase d’aménagement de telle sorte qu’en 2011 notre bibliothèque, un espace salle de cours pour enseignants et classes en visite, un espace destiné à des conférences, seront disponibles et accessibles. Un lieu donc résolument tourné vers l’extérieur et vers l’avenir, porteur de témoignages d’hier pour les générations d’aujourd’hui et de demain. »

Autre monument de la mémoire, autre projet de réaménagement architectural : le Musée national de la résistance, logé au cœur de la ville d’Esch/Alzette. C’est en tout cas le seul projet de réaménagement d’un musée inscrit au programme de l’accord de coalition du nouveau gouvernement élu en 2009. « Effectivement » confirme le directeur des lieux, Frank Schroeder, un ancien professeur d’éducation artistique, nommé à son poste en janvier 2008, « un projet de rénovation doit être défini entre le ministère de la Culture et l’Administration communale d’Esch/Alzette, mais celui-ci n’en est encore qu’à ses tout premiers balbutiements. Depuis 2000, les activités du musée avaient cessé, il y avait tout juste une visite guidée de temps à autre et un service de surveillance. »

« Je me suis donc attaché, à mon arrivée ici, à retravailler le ‘fond’ de cet établissement en attendant qu’on s’attaque à sa forme. Ainsi, j’ai commencé par digitaliser la bibliothèque et la collection du musée. J’ai agencé les espaces différemment. J’ai essayé de constituer un réseau de contacts et commencé à organiser des activités, des ateliers pour des classes d’élèves, par exemple. Cela m’a pris pratiquement un an. Et à côté de l’exposition permanente, des expositions temporaires et/ou itinérantes remplissent notre agenda depuis septembre 2009. Cette nouvelle ‘offre’ a eu le mérite de générer un nouveau public et de régénérer un public existant. »

C’est parce que les faits remontent à un certain temps, que ce temps n’en finit pas de passer et entraîne un écart, un clivage temporel, mais aussi émotionnel de plus en plus grand, qu’il faut modifier les approches à ce sujet. Sur ce point, les directeurs de ces deux institutions de la mémoire convergent à cent pour cent. De même, pour ce qui est du public jeune, doit être sensibilisé à sa façon, par le biais d’outils adaptés à leur niveau de compréhension. « Outre sa visée pédagogique, un tel établissement doit avoir une fonction vitale d’éducation à la citoyenneté et d’agent de la cohésion sociale, » estime Frank Schroeder.

Qu’il a gagné ou regagné sa place sur l’échiquier de la scène culturelle, cela, les observateurs l’auront compris au plus tard en constatant que, pour la première fois cette année, le Musée national de la résistance participe à L’Invitation aux musées. Après deux ans de travail, Frank Schroeder peut donc dresser un bilan très positif et se tourner sereinement vers l’avenir.

Auschwitz-Birkenau, Bergen Belsen, Mauthausen, Natzweiler-Struthof,… Des noms apposés au fer rouge sur l’épiderme de la mémoire collective. Du moins le devraient-ils… Le resteront-ils ? Pour que ces patronymes associés à la « solution finale » dictée par le régime nazi, ces synonymes de l’horreur, ne tombent dans les méandres de l’oubli, ces institutions du souvenir doivent perdurer et perpétuer ce que fut cette dure réalité. Pour qu’elle ne demeure pas un « simple » chapitre dans un livre d’Histoire. Ni un détail de cette Histoire.

Samuelle Konsbruck
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