Musique classique

Musicalissime

d'Lëtzebuerger Land vom 24.01.2020

Grande soirée symphonique, le 16 janvier. Une fois de plus, l’une des meilleures phalanges de la planète musicale s’est donné rendez-vous à la Philharmonie. Dans ses bagages, un joli programme éclectique, où une partition majeure de Hindemith est encadrée par une splendide Ouverture de Wagner et une Symphonie – et quelle symphonie ! – de Dvorak.

La Symphonie Mathis le peintre de Paul Hindemith pourrait surprendre dans cet ensemble aux effluves romantiques, à commencer par ceux qui émanent de l’ouverture du Vaisseau Fantôme, dans laquelle la direction franche, plus incisive qu’aérienne, de Riccardo Muti, cette manière qui n’appartient qu’à lui de foncer en allant droit au but, rencontre des qualités consonantes dans le jeu du Chicago Symphony Orchestra, qui y brille de mille attraits : cordes enchantées, bois énamourés, cuivres dorés, bref, tout concourt à une réalisation d’une musicalité à laquelle – à moins d’être sourd ! – on ne peut résister. On notera toutefois un certain survoltage des vents dans les passages les plus impétueux. Ceci dit, il en faut bien plus pour oblitérer l’émotion.

Peut-on aimer Hindemith, que l’on dit rébarbatif (sans l’avoir jamais réellement écouté), le bouillonnant iconoclaste, le démolisseur d’idoles (il trouvait Brahms pleurnichard et Wagner ringard !), lui qui, poussant son art jusqu’au paroxysme, n’hésite pas à proclamer les droits de la laideur, mais qui est aussi, à ses heures, un compositeur-penseur, chez qui la spéculation philosophique s’avère inséparable de la création musicale ?

Certes, la symphonie qu’il a tirée de l’opéra qu’il composa à la gloire de Mathias Grünewald, l’auteur du célèbre retable d’Issenheim, entend « choquer le bourgeois », ne pas ménager ses oreilles qu’il bombarde à coup de dissonances agressives, de pulsations rythmiques brutales, d’audaces harmoniques astringentes, de crudité expressionniste, d’alliages de timbres inouïs. Mais c’est faire peu de cas de l’ambition de créer un langage musical neuf, de la délicatesse subtile du contrepoint, de l’inspiration mystique digne du Cantor, qui font que cette pièce maîtresse évoque un Bruckner moderne, tant la spiritualité y trouve son expression dans des tournures archaïques grégoriennes, l’ensemble conférant à cette splendide partition des reflets de vitrail gothique.

Quoi qu’il en soit, la phalange étatsunienne, chauffée à blanc par le flamboyant maestro napolitain, nous en donne une lecture cent pour cent hindemithienne, franche et sans détours, toute en fraîcheur tonifiante, chargée – qui plus est – d’une polyphonie à la fois dense et limpide, où la rutilance orchestrale le dispute sans cesse aux accents les plus extatiques, comme dans le poignant thrène médian (Mise au tombeau), d’une tristesse infinie. La classe, la grande classe !

On ne s’aventure pas impunément à composer une 9e symphonie, le chiffre neuf étant voué, depuis Beethoven, à une malédiction superstitieuse. C’est à l’invitation d’un mécène newyorkais que Dvorak composa son ultime symphonie dite Du Nouveau Monde. Dans le goût américain ou tchèque ? Dans la sensibilité de Dvorak, tout simplement ! Or, dès l’entame, il appert que Muti a compris l’inspiration qui préside à cette œuvre magistrale, et qui fait qu’elle pourrait être appelée aussi bien Symphonie du Monde Entier. Dès les premières notes, il appert aussi que Muti l’intransigeant, surnommé Il Duce pour son penchant dictatorial, n’est pas là pour faire de la figuration, mais qu’il entend faire de son orchestre un instrument dont il joue à sa guise, une pâte qu’il modèle à son gré, un peu à l’instar du tyrannique Fritz Reiner, dont la poigne de fer plane encore aujourd’hui sur l’identité du CSO. Pas de doute, le lion transalpin en a dans l’estomac. Pour décrypter ce big-bang musical, cette épopée haute en couleurs, pour aborder ces territoires sonores inédits, traversés par des bourrasques de cordes, d’ouragans de cuivres, de déflagrations de percussions, Muti l’Ensorceleur chevauche la partition du haut de son charisme de leader né, avec un fabuleux sens de l’architecture et une enthousiasmante aptitude à revivifier des œuvres rebattues. Comme l’écrivait le Musical Courrier, à l’occasion de la première en 1893, « tout respire la spontanéité, la clarté, la légèreté, la santé, la raison et la logique ».

José Voss
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