Production audiovisuelle

Crise de croissance

d'Lëtzebuerger Land du 22.06.2018

Exaspérés Ils sont furieux, furibonds – ou est-ce simplement déçus ? Ils étaient cinq producteurs des principales et plus anciennes sociétés de production de films, Iris, Samsa, PTD, Deal et Tarantula, à nous recevoir lundi pour expliquer l’impasse dans laquelle se trouve actuellement tout le secteur : il n’y a plus de sous. Plus de pognon, de flouze, d’oseille, c’est aussi prosaïque que cela. Et en même temps, c’est autrement plus complexe. Un regard en arrière permet de situer le cadre : Il y a presque trois décennies, au début des années 1990, le gouvernement luxembourgeois, pressé par ses pairs européens de ne plus être juste un pays diffuseur de contenu sur leurs marchés français, allemand et belge, via la CLT et ses chaînes de radio et de télévision, fonda le Fonds de soutien à la production audiovisuelle, devenu aujourd’hui le Film Fund, afin de soutenir également la création audiovisuelle. Au début, cela fonctionnait avec deux boutons et trois bouts de ficelle, mais c’était toujours plus que ce qu’avaient les premiers enthousiastes, les Andy Bausch et Afo Films, pour leurs films amateurs. Les aides directes du Fonspa soutenaient la création locale par des subsides, alors que pour les coproductions internationales, il y avait un système de Certificats d’investissement audiovisuel (Ciav). Mis en place en 1988, ces Ciav, que les producteurs devaient « vendre » à de grosses sociétés locales, ne se firent sentir que par des moins-values fiscales dans le budget de l’État – de l’ordre de 9,5 millions d’euros en 2010. Or, parce qu’ils devenaient de plus en plus difficiles à vendre, les Ciav furent abolis en 2011 et remplacés par une augmentation de l’aide directe attribuée par le Fonspa, en aides au développement, à l’écriture, à la production. En 2014, sous Xavier Bettel (DP), la réforme du système d’aides, allant de pair avec une réforme de la gouvernance du Film Fund, fut adoptée, une somme de 100 millions d’euros fixée pour trois ans. Au Film Fund, le conseil d’administration a été drastiquement réduit à trois membres, et les deux anciens comités – de lecture et technique/des finances – fusionnés en un seul comité de lecture de cinq personnes, présidé par le directeur du Film Fund, Guy Daleiden, qui juge les projets sur les deux volets, le contenu artistique et le bouclage de la production.

Depuis, tout le monde se réjouit des succès consécutifs des films luxembourgeois : l’Oscar de Monsieur Hublot en 2013, le « succès planétaire » (communiqué Iris) de la série Bad Banks, « une avalanche de prix » (Film Fund) pour l’animation made in Luxembourg à Annecy le week-end dernier, les nombreux jeunes qui s’engagent dans une carrière au cinéma en suivant les BTS en animation ou en écriture... « Mais si on ne trouve pas très rapidement une solution, tout le secteur sera à l’arrêt en septembre ! » alarme Nicolas Steil, directeur d’Iris Productions et secrétaire de l’Ulpa.

La rançon du succès Que s’est-il passé ? « Le secteur s’est développé », remarque Guy Daleiden, le directeur du Film Fund, mais il s’est probablement trop bien développé : en deux sessions, sur cinq prévues en une année, le comité de lecture a déjà attribué 21 millions d’euros en aides directes à des productions nationales et internationales, court-métrages, projets de réalité virtuelle, dessin animé etc. Il n’en resterait donc plus que sept à allouer durant les sessions de juillet et de novembre, les producteurs ayant déjà consenti à supprimer une session (sur les 33 millions du Film Fund, cinq vont dans d’autres frais que la production). Or, rien que pour la session de juillet, le Film Fund a reçu trente demandes d’aide. Donc, grosso modo, quelques rares films pourront encore être soutenus en juillet, puis ce sera chômage technique pour les mille personnes qui travaillent dans le secteur ? Aurait-il fallu que le Film Fund dépense plus parcimonieusement ses aides en début d’année et étale son budget sur plus de sessions ? « Nous avons un accord avec l’Ulpa que nous allions toujours soutenir les projets de qualité. Nous avons reçu beaucoup d’excellents projets de films pour les deux premières sessions, donc nous voulions les rendre possibles », explique Guy Daleiden.

Mais voilà, le problème est peut-être structurel : les aides directes luxembourgeoises et la politique du Film Fund ont attiré beaucoup de nouvelles sociétés – l’Ulpa a enregistré une augmentation de 35 pour cent en cinq ans. Financer les projets d’un tiers de sociétés en plus avec un budget qui ne bouge pas équivaudrait forcément à réduire soit le nombre de parts du gâteau, soit leur taille. Et c’est là que les producteurs sortent de leurs gonds : ils ont, assurent-ils, averti la nouvelle majorité DP/LSAP/Gréng dès leur entrée en fonction que ce problème budgétaire allait se poser et qu’il fallait songer à une rallonge. Mais leur ministre de tutelle, Xavier Bettel (DP), leur a fait comprendre que ce n’était pas le moment, que le gouvernement avait sa propre crise budgétaire à gérer, et qu’il fallait y revenir. Ce que les producteurs firent lors de la « journée luxembourgeoise » à Cannes l’année dernière. Sous le soleil, Xavier Bettel acquiesce, mais demande des réformes structurelles, notamment du système à points qui sert de base à l’attribution d’aides directes.

L’autruche Mais depuis c’est le calme plat : plus de réactions de la part du ministre des Médias, alors même que la crise s’aggrave. Le 9 mars de cette année, l’Ulpa écrit à Xavier Bettel une longue missive rappelant la situation dont les conséquences vont « mettre à mal la santé de nos sociétés ainsi que les relations avec nos partenaires artistiques et économiques au Luxembourg et à l’étranger ». Ils demandent une rallonge budgétaire urgente de sept millions d’euros pour cette année et une augmentation de cinquante pour cent (!) soit à 150 millions d’euros pour les trois prochaines années. Conséquence : Xavier Bettel n’est pas descendu à Cannes cette année, il fait l’autruche, ne réagit plus aux demandes d’entrevue et annonce, via sa réponse à une question parlementaire de Sam Tanson (Déi Gréng) sur le sujet que le Film Fund et son système d’allocation des aides allaient être soumis à un audit d’un cabinet externe. En outre, les montants maxima des aides seraient revus à la baisse. Aucune perspective d’une augmentation budgétaire n’est annoncée.

Il recevrait des lettres anonymes d’insultes concernant le financement excessif du cinéma, a affirmé Xavier Bettel lors d’une réunion avec les producteurs. Il y aurait beaucoup de jalousies d’autres secteurs économiques. Parce que le cinéma est une industrie culturelle financée quasi à cent pour cent par l’État, il n’a pas que des amis. En plus, sur un territoire de 600 000 habitants, le marché est inexistant : même les succès du box-office comme Le Club des chômeurs d’Andy Bausch ou Heim ins Reich de Claude Lahr n’ont pas atteint la barre des 35 000 spectateurs payants (chiffres : CNA), cinquante pour cent des films listés végètent sous la barre de 4 200 spectateurs payants. « Nous ne sommes pas ceux qui ne font que demander de l’argent », insiste pourtant Donato Rotunno, soulignant la mission culturelle du secteur, que ce soit vers l’intérieur du pays, avec les nombreuses traductions de films pour enfants ou le travail pédagogique pour les publics scolaires, ou vers l’extérieur, l’excellent travail des réalisateurs, techniciens et acteurs faisant rayonner le pays à l’international, autrement que comme paradis fiscal.

Intersyndicale Avant les élections législatives d’octobre, qui s’annoncent plus que difficiles pour les libéraux, Xavier Bettel veut une chose dans les domaines dont il a la charge : du calme. C’est pour cela qu’il discute de l’aide à la presse avec les éditeurs et fait tenir des Assises culturelles avant les vacances d’été. Aux producteurs, il a proposé une sorte de deal : on ne parle augmentation du budget que si vous gérez votre part du boulot. Soit une réforme du système à points. Aujourd’hui, un règlement d’application interne au Film Fund (et qui est tenu hautement secret) lie un certain nombre de points à différentes conditions : il faut tourner cinquante pour cent plus un jour du film au Luxembourg, un chef de poste résident vaut autant de points, un premier rôle autant et ainsi de suite. Or, ce système, accusent les producteurs, ne serait plus compétitif dans un contexte européen devenu beaucoup plus agressif. C’est ainsi que les coproductions françaises sont devenues quasi impossibles depuis une réforme du système d’aides français. L’Ulpa a donc développé une proposition d’un nouveau système, qu’elle appelle One to one : chaque euro investi dans le film le serait dans un retour dans les domaines économique, social ou culturel au Luxembourg, mais de manière plus flexible. « Nous menons actuellement des discussions extrêmement compliquées avec les autres professions du secteur sur ce système », concède Nicolas Steil. Tellement compliquées qu’une réunion intersyndicale, prévue mercredi dernier, et qui devait juste avaliser le projet de texte discuté entre le Film Fund, l’Ulpa et les différentes organisations professionnelles, a été annulée, ces dernières ayant proposé des modifications substantielles au texte.

Maxima C’est que, si les maxima attribuées par film – selon la première ébauche du projet, les coproductions internationales où la société luxembourgeoise est minoritaire ne recevraient plus que entre 1,2 et 1,7 million d’euros (contre deux actuellement), et côté productions nationales, les maxima seraient notamment revus à la baisse des 3,4 millions actuels à 1,8 million pour les premiers films – seront diminués, « nous craignons bien sûr que cela va avoir des répercussions sur nos salaires », remarque le cameraman Carlo Thiel, président de l’Association luxembourgeoise des techniciens de l’audiovisuel (Alta). Et de premières remarques allant dans ce sens auraient déjà été faites : trente pour cent d’argent en moins par film impliquerait aussi trente pour cent de travail ou de cachet en moins pour les intermittents. C’est pour cela, et parce qu’ils craignent que le nouveau système 1:1 ouvre grandes les portes au dumping social, qu’ils ont alerté le ministre et auraient reçu des garanties qu’ils ne seront pas pénalisés. Même son de cloche auprès du Lars, qui regroupe les auteurs, réalisateurs et scénaristes, et dont le secrétaire général Yann Tonnar craint que le terme de « lien culturel avéré » qui servira de base à l’attribution de points ne soit trop vaseux pour fournir des garanties aux réalisateurs luxembourgeois. Lui constate que de plus en plus de gens font des films, qu’une dizaine de longs-métrages d’auteurs-réalisateurs luxembourgeois sont en cours, et il qu’il serait donc temps de discuter de leurs conditions financières aussi. Une première proposition-type d’un budget pour un premier long-métrage qu’il a vue situerait le cachet du réalisateur à quelque 30 000 euros, alors que le producteur recevrait toujours ses 140 000 euros – et Yann éclate de rire. Et de se demander si c’est vraiment le rôle du Film Fund de garantir que chaque boîte de production qui s’installe au Luxembourg puisse bien y vivre ?

« Nous, on aimerait que les producteurs imposent des castings pour leurs films et qu’ils aient la curiosité de venir voir des acteurs, afin d’en dénicher de nouveaux », remarque pour sa part Sophie
Langevin, actrice et présidente de l’asbl Actors.lu, qui regroupe une centaine d’acteurs et d’actrices. Eux craignent vraiment pour leur survie avec l’abolition du système à points, grâce auquel beaucoup de leurs membres avaient des rôles, même de petits rôles – qui aidaient pourtant à mettre du beurre dans les épinards à une profession extrêmement précarisée. Mais elle sait aussi que les acteurs ont moins de pouvoir que les techniciens, que beaucoup de réalisateurs ont leurs acteurs en tête et que les profils présents au Luxembourg ne sont pas forcément diversifiés. Mais les acteurs aussi auraient reçu des garanties de la part du Film Fund, qui « s’engage à ce que nous soyons toujours représentés », dit-elle. Et d’ajouter qu’il faut « une volonté collective de faire avancer le cinéma à tous les niveaux. » C’est justement ce que demandent aussi les producteurs : plus encore qu’une augmentation budgétaire pure et simple, ils aimeraient avoir un vis-à-vis avec une vision, une écoute et de l’engagement pour le secteur. Ou, comme le résume Claude Waringo : « Le secteur a toujours été auto-régulateur, nous n’avons jamais juste demandé de l’argent. Mais l’idée du cinéma européen et de ses coproductions est mort. Et au Luxembourg, nous n’avons plus de sparing-partner ».

josée hansen
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