Visites d’atelier (6)

The space in between

Laura Mannelli dans son atelier à Hagen
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 15.09.2017

En mode nerd Entrer par le grand portail dont un des battants est ouvert. Monter l’escalier en colimaçon qui flotte dans l’espace. Se retrouver au premier étage de la grange paternelle, dans un grand espace rudimentairement aménagé, mal isolé, que domine une très longue table de travail sur laquelle s’entassent des livres classés par thème : The internet is dead ; Cognitive architecture ; La maison des feuilles… Des livres d’essais théoriques, des fictions, des bandes dessinées futuristes. Au bout de la table, un laptop joue de la musique, accompagnée par des animations numériques sur un écran. À gauche, sur un rebord sont alignés des casques de réalité virtuelle : l’Oculus Rift, le classique, pour lequel il faut dépenser jusqu’à 4 000 euros, ordinateur compris ; le Samsung Gear ou une version abordable de Polaroïd à trente euros, « c’est important, ça, de démocratiser l’accès aux œuvres ». Le studio de Laura Mannelli est spartiate, on ne s’attendrait pas à trouver un atelier de création numérique à la pointe du progrès dans le petit bourg tranquille de Hagen, près de Steinfort, qui compte moins d’un millier d’habitants et où les anciennes fermes restaurées avec beaucoup de moyens sont fleuries de géraniums.

C’est le hasard qui a amené Laura Mannelli ici : la maison est à son père, elle a hérité de la grange, c’est donc ici qu’elle travaille à concevoir ses mondes virtuels, souvent avec des collaborateurs venus des quatre coins de l’Europe. À 37 ans, la Franco-Luxembourgeoise a eu un parcours assez classique d’élève de l’École européenne, puis d’études d’architecture à Paris-Malaquais, où elle fait son diplôme sur la réalité virtuelle avec Second Life et décide de « ne jamais construire » plus tard. Avec un background de jeux vidéo et de modélisation, son premier job l’amène dans une boîte de production multi-média. Avec un père issu de l’immigration italienne, mais dont toute la famille parle luxembourgeois, et une mère française, elle ressentait dès son enfance qu’elle avait une « identité morcelée », que se posaient pour elle des questions d’attache au sol qu’elle retrouva dans les mondes virtuels dans lesquels elle s’engouffrait très vite et passionnément, notamment dans Second Life. « J’y avais des amis que je n’ai jamais vus de ma vie », sourit Laura Mannelli. Elle y gagnait également de l’argent comme architecte, en créant des espaces. « J’ai toujours voulu lier les espaces virtuels au réel ». Parce que le pays relie tellement de nationalités et d’identités différentes, le Luxembourg est pour elle un terrain de jeu énorme pour l’innovation en VR, un terrain d’expérimentation qui a misé très tôt sur les nouvelles technologies.

Collaborations C’est dès la fin de sa formation que Laura Mannelli crée le collectif Human Atopic Space, qui travaille surtout à Paris et est constitué de développeurs, d’artistes, bref de « bidouilleurs » en tous genres. À partir de 2008, ils proposent l’Atopic Festival, qui aura lieu à la Cité des sciences, au Palais de Tokyo ou encore à la Gaîté lyrique, un festival top notch dédié aux cultures numériques. « Je suis constamment entre arts numériques et art contemporain », le résume Laura Mannelli, tout comme elle est entre espace réel et virtuel. Elle-même commence à créer des projets artistiques : une Mélusine en hologramme par exemple, proche de l’esthétique de l’anime japonais Ghost in a shell. Dès le début, elle travaille avec d’autres artistes, notamment des musiciens, comme Dye, musicien électronique qui signe sur Tigersushi. « Je fais beaucoup de collaborations, toujours », insiste Laura Mannelli, qui cherche en permanence des croisements avec des experts d’autres disciplines. « Ce n’est qu’en croisant les disciplines qu’on arrive à quelque chose de nouveau. On est chacun dans son système de pensée. Pour faire se rencontrer plusieurs domaines, il faut créer des liens et des ponts, il faut faire des concessions et faire confiance. Mais c’est dans cet échange que naît la magie de quelque chose de nouveau. »

Le public luxembourgeois aura peut-être découvert l’architecte-artiste lors de l’exposition AFK (Away from keyboard), en 2011 au Casino Luxembourg, où, à l’invitation de Kevin Muhlen, elle fut la commissaire d’un projet d’art numérique qui réunissait une dizaine de propositions. Ou lors du Luxembourg City Film Festival, au printemps, où elle avait conçu l’architecture du Pavillon VR au Casino encore, une structure légère qui montrait les équipements techniques au lieu de les cacher. Ou encore cet été aux Rotondes, dans le cadre de la Triennale Jeune Création sur le thème du Jet Lag/Out of sync, pour laquelle elle avait conçu un pavillon intitulé Near Dante Experience : un couloir hyper-lumineux dans lequel le visiteur était invité à chausser un casque de VR et s’engouffrer dans un long voyage vers la lumière, une near death experience flippante, inspirée par L’enfer de Dante. Il s’agissait, précise le catalogue, d’une « œuvre collaborative » conçue avec le musicien Gérard Hourbette de Art Zoyd, le fidèle Frederick Thompson, qui est designer d’espaces immersifs, des architectes sonores, des développeurs et des programmeurs. Plus ou même la même équipe est actuellement en train de travailler sur le projet The promises of monsters, avec lequel elle a remporté la première Bourse indépendance, attribuée par la banque Bil et le Focuna, dédiée aux cultures numériques et qui consiste notamment en une exposition personnelle à l’espace Indépendance, route d’Esch. Sur Instagram, on peut suivre les sessions de brainstorming de l’équipe, autour de Dante toujours, mais aussi autour des nouvelles narrations, des architectures radicales, des espaces immersifs pour la musique (Laura Mannelli est d’ailleurs elle-même chanteuse d’un groupe d’électro-garage qui s’appelle Fessée.)

Entre deux Ici aussi, l’univers de Laura Mannelli et de son équipe est fortement inspiré de la science-­fiction – d’ailleurs elle a fait expressément référence à Hugo Gernsback lors de la remise du prix en juin et a cité Donna Haraway et son Manifeste Cyborg, dont est issu le titre de l’œuvre. « Ce sera un cabinet de curiosités d’un monde qui n’existe pas », résume-t-elle. La narration tournera autour de la découverte des premiers « meta-wanderer » sur un astéroïde. Et Laura Mannelli de citer son ami et collaborateur Frederick Thompson : « On a des réminiscences affectives d’un monde virtuel ». L’affect, le ressenti sont importants dans les projets de Laura Mannelli. Le fait que celui qui porte un casque de VR et s’engouffre dans un autre monde, oublie son corps, ou le ressente autrement, que plusieurs réalités coexistent. Et on peut effectivement, tout en sachant pertinemment qu’il ne s’agit que de fiction, ressentir de fortes émotions comme la claustrophobie en se promenant dans un de ces espaces virtuels. Pour Laura Mannelli, ce sont des « architectures pour l’âme », une manière de penser l’espace et de penser l’homme, une expérience qui est à la fois « flippante et géniale ». D’ailleurs, avec Thompson, elle développe aussi des « serious games », des applications virtuelles qui peuvent être utilisées dans l’enseignement afin de créer des systèmes de pensée tout en jouant – elle imagine tout à fait que la réalité virtuelle ou la réalité augmentée permettront de changer radicalement certains enseignements, par exemple en chimie (finies les explosions impromptues…). Et puis après, sourit-elle, « on doit aussi penser l’architecture de la déconnexion ».

Pour plus d’informations sur le travail de Laura Mannelli : lauramannelli.com. L’exposition The promises of monsters à la Galerie L’indépendance de la Bil commencera la 19 octobre.

josée hansen
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