Cinéma

Un film ouvert…

d'Lëtzebuerger Land vom 02.04.2010

…c’est ce qu’a voulu créer Jim Jarmusch avec The Limits of Control. Un long-métrage qui évite autant que possible les actions et les réactions. Une histoire, il y en a une pourtant ; ou du moins, c’est ce que l’on croit. Un homme est envoyé en Espagne pour accomplir une mission. Laquelle ? On l’ignore. Tout ce que l’on voit sont ses rituels journaliers, comme ces séances de tai-chi, ses changements de costume et ses rencontres secrètes avec des interlocuteurs aux apparences intrigantes, pendant lesquelles il échange des boîtes d’allumettes aux contenus mystérieux. Pas d’émotions ou de motivations.

Le réalisateur américain joue avec notre imagination, puise dans les codes du polar et des histoires d’agents secrets. Les situations et les dialogues se répètent. Et pourtant, le voyage qui le mène à travers Madrid dans des villes et des villages de plus en plus reclus semble rapprocher l’homme de son but.

Le pion dans ce jeu de piste est ­l’acteur Isaach de Bankolé (Casino Royale, 2006 ; Le scaphandre et le papillon, 2007) dont les traits durs et impassibles se prêtent particulièrement bien au jeu minimaliste requis. Le contraste entre sa retenue et l’excentricité des ses personnes de contact surréalistes, interprétées entre autres par John Hurt, Tilda Swinton et Gael García Bernal, rajoute un effet comique et nourrit la curiosité du spectateur.

Plus qu’un hommage aux réalisateurs qui l’ont marqué, de Boorman à Antonioni, The Limits of Control est un hommage au cinéma tout court et à sa force de créer des univers à travers l’autoréférence. Notre bagage culturel nous permet de combler les trous du scénario et de compléter des actions dont le protagoniste s’abstient, sous prétexte de sa mission. Une femme qui se propose à lui, une autre qui se fait enlever en pleine rue. Monsieur X ne s’intéresse ni aux attraits de l’une, ni au destin de l’autre.

Tout ce qui aurait pu être prend la même importance que les actes accomplis pour l’imagination du spectateur, mais aussi pour notre héros, qui ne laisse pénétrer des bribes d’émotions et de désir qu’à quelques rares occasions. Comme celle où il devient tout comme nous victime d’une fausse piste, qui le conduira dans un bar où il sera submergé – à son échelle – par la force d’un spectacle de flamenco.

Dans The Limits of Control, dont le titre est inspiré d’un essai de William S. Burroughs sur le pouvoir manipulateur du langage, Jim Jarmusch réussit son pari dans la mesure où la complexité de l’intrigue et le plaisir qu’on en tire dépendent en grandes parties de ce que l’on y projette. Le réalisateur a la sagesse de briser la rigidité de son personnage principal et de ses propres règles de jeu à plusieurs reprises par des moyens minimalistes afin de montrer qu’il ne prend pas trop au sérieux non plus son expérience.

Dans un film original qui se consacre d’une manière aussi libre et enjouée à la relation entre suggestion et imagination, il est étonnant et presque un peu dommage de tomber sur des références politiques aussi précises à la fin, que l’on ne révélera pourtant pas davantage. Peut-être n’était-il pas si évident après tout pour Jarmusch de tourner à partir d’un scénario de 25 pages et d’abandonner volontairement le contrôle de son histoire et de ses spectateurs.

Fränk Grotz
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