Roumanie

Halte aux enfants roms

d'Lëtzebuerger Land du 31.01.2020

Ils sont arrivés en Roumanie il y a plus de 600 ans, mais ils continuent de faire la une des journaux. Les Roms, la minorité la plus nombreuse et la plus discriminée en Europe, font l’objet d’un nouveau scandale en Roumanie. Dorin Florea, le maire de Targu Mures, ville située au centre du pays, a choqué l’opinion publique par une proposition très controversée visant à mettre un frein à la natalité galopante des Roms. Sa solution : obliger les familles roms qui veulent avoir des enfants à respecter cinq critères : un emploi stable, un domicile fixe, des ressources financières, avoir plus de 18 ans et un niveau minimum d’éducation.

Les familles roms qui ne respecteront pas ces conditions risquent de se voir retirer l’enfant par l’État qui le prendra en charge. « Je ne pense pas que nous devons augmenter la démographie à tout prix, a déclaré le maire le 15 janvier, en réponse au gouvernement libéral qui s’apprêtait à doubler les allocations destinées aux enfants. En Roumanie il y a beaucoup de familles qui pourraient travailler mais ne veulent pas travailler. Elles font des enfants dans le but d’avoir une source de revenus. Ce phénomène génère des taux de criminalité élevés, l’abandon scolaire et le manque d’éducation. Mettre un enfant au monde doit être une décision responsable dans un État civilisé. »

Les Roms sont la plus importante minorité ethnique en Europe. Sur environ douze millions de Roms, plus de la moitié vivent dans l’Union européenne (UE) à laquelle la Roumanie a adhéré en 2007. C’est la Roumanie qui compte la minorité rom la plus importante. Selon les recensements officiels, 621 000 Roumains sur 20 millions se sont déclarés d’origine rom, soit 3,3 pour cent de la population. Mais les chiffres officiels sont contestés par les associations roms qui déclarent que la majorité d’entre eux cachent leur identité ethnique pour ne pas être discriminés. En réalité, selon ces associations, la Roumanie compterait au moins deux millions de Roms, soit dix pour cent de la population.

La proposition discriminatoire du maire de Targu Mures a provoqué un tollé de protestations. « Le projet de ce maire est illégal, a déclaré Ciprian Necula, un militant rom très actif dans les associations de défense de cette minorité. De nos jours comment un maire peut-il conditionner la conception d’un enfant à l’emploi et au niveau d’études des parents ? Cette proposition relève de l’eugénisme ethnique. » Mais le maire de Targu Mures ne semble pas près de lâcher prise. « Je n’ai rien à faire de ceux qui critiquent mon projet, a-t-il répondu à ses détracteurs. Les Gitans sont un problème grave en Roumanie et nous faisons semblant de ne pas le voir. »

Les propos discriminatoires de Dorin Florea ont fait l’objet de plusieurs plaintes auprès du Conseil national contre la discrimination (CNCD), une institution publique qui peut sanctionner les dérapages racistes. Le 21 janvier, le CNCD a condamné le maire de Targu Mures à une amende de 2 400 euros, l’équivalent de cinq salaires minimum. « La Roumanie est confrontée à des situations de pauvreté extrême, mais les déclarations de M. Dorin Florea n’ont pas débouché sur un débat constructif sur cette question, peut-on lire dans le communiqué du CNCD. Ces messages ne font que provoquer la discrimination et l’hostilité envers une minorité ethnique. Les discours de la haine et de l’intolérance sont un danger pour la société roumaine. »

Selon les rapports de la Banque mondiale sur la Roumanie, neuf Roms sur dix vivent dans une situation de grande pauvreté, et la majorité des enfants de cette minorité n’ont pas accès à l’éducation et aux soins de santé. Depuis l’adhésion de la Roumanie à l’UE, les autorités ont initié plusieurs programmes d’inclusion sociale et des lois anti discrimination, mais le racisme à l’égard de la communauté rom reste très présent dans ce pays où les Roms étaient autrefois des esclaves contrôlés par les aristocrates et l’Église orthodoxe jusqu’au XIXe siècle. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, environ 25 000 Roms ont été expulsés des territoires contrôlés par la Roumanie alliée de l’Allemagne nazie. Selon les associations roms, la moitié d’entre eux sont morts.

Pendant le régime communiste qui a été installé en Roumanie avec l’appui de l’armée soviétique, les Roms nomades ont été sédentarisés de force. Ce n’est qu’après la chute de la dictature de Nicolae Ceausescu en 1989 qu’ils ont retrouvé leur liberté de mouvement. Une bonne partie d’entre eux ont pris le chemin de l’Ouest à la recherche d’une vie meilleure. Ils n’y ont pas été accueillis à bras ouverts non plus. Discriminés à l’Est de l’Europe, ils sont bannis à l’Ouest et ne parviennent pas à s’intégrer dans les sociétés où ils vivent. Il y a six siècles, ils sont arrivés en Europe pour échapper à la discrimination qu’ils avaient probablement subie dans leur pays d’origine supposé, à savoir l’Inde. Six siècles d’une errance qui semble loin de prendre fin.

Mirel Bran
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