Le vice-Premier ministre clôt huit années à la tête de la politique économique par une mission chargée en symboles dans les Émirats

Alles fir den Etienne

d'Lëtzebuerger Land du 31.01.2020

Un palais au milieu des palais à Abu Dhabi, lundi. C’est un événement quelque peu inédit dans l’histoire des missions économiques luxembourgeoises au Moyen-Orient. Un ministre, celui de la Tolérance, invite à l’impromptu toute la délégation dans son majlis. Le Sheikh Nahyan Bin Mubarak Al Nahyan ouvre les portes de son salon personnel et reçoit, dans la pure tradition bédouine, le Grand-Duc héritier Guillaume et ses suivants venus du Luxembourg. Deux servants marchent pieds nus vers l’hôte et ses invités qui trônent au centre de la salle. Le Sheikh tient le prince Guillaume, un « proche », à sa droite. Il a assisté et représenté les Émirats au mariage de l’héritier de la couronne. Encore à droite du prince et à la première place sur une des deux banquettes disposées sur les côtés, les représentants du gouvernement, Etienne Schneider (LSAP) et Pierre Gramegna (DP). Le ministre de l’Économie, son homologue aux Finances et Guillaume alimentent le small talk. On félicite notamment le Sheikh pour son action durant l’année de la tolérance qui, en 2019, a vu Abu Dhabi recevoir le pape pour son premier passage dans la péninsule arabique. Le ministre de l’Économie congratule aussi le richissime Émirat pour avoir envoyé l’un de ses ressortissants dans l’espace. L’année dernière également. Le Sheikh répond qu’il suffit d’y mettre le prix. Les ministres digressent sur le « one way ticket to the moon » évoqué par Claude Wiseler (CSV), lorsqu’Etienne Schneider avait choisi de joindre la coalition Gambie qu’il quitte la semaine prochaine, de sa « propre volonté », comme il le répète depuis plusieurs semaines.

Nul ne moufte parmi la quarantaine de personnes présentes sur les banquettes adjacentes, des VRP de la finance luxembourgeoise, des fiduciaires, divers entrepreneurs… et une dizaine de journalistes pour l’essentiel intéressés par la dernière mission d’Etienne Schneider en tant que Vice-Premier ministre, ministre de l’Économie et ministre de la Santé. La visite est taillée pour lui. La logistique, l’économie de l’espace ou de les healthtech, fils rouges de la mission aux Émirats, ont été les principaux dossiers pris en main par le ministre socialiste depuis son arrivée boulevard Royal en 2013. La filiation avec son prédécesseur et mentor Jeannot Krecké tient dans le premier domaine, l’un des vecteurs de diversification promu par celui qui s’est reconverti dans le secteur privé. Le lieu est aussi éminemment symbolique. Jeannot Krecké avait ouvert la voie vers cette région en plein boom économique dès 2005, en compagnie du ministre des Finances de l’époque, Luc Frieden (CSV)… et du Grand-Duc Henri.

Royal buzz Hasard du calendrier, alors que les « missionnaires » luxembourgeois bouclaient leurs valises samedi, celui qui a mis la politique de côté pour présider la Chambre de commerce insistait auprès de RTL sur le « rôle majeur joué par le Grand-Duc et le Grand-Duc héritier lors de missions économiques à l’étranger ». L’argument se vérifie. Pierre Gramegna, successeur de Luc Frieden (absent lui de cette visite aux Émirats) rue de la Congrégation, confirme s’être greffé pour, notamment, profiter de la présence du prince. Les émissaires du Luxembourg bénéficient d’accès privilégiés auprès des personnes qui comptent, à commencer par le ruler de facto du richissime Émirat d’Abu Dhabi, qui concentre soixante pour cent du PIB des EAU : Mohammad Bin Zayed Al Nahyan. Sa famille, l’une des plus fortunées au monde, dirige, depuis 1971 et la sécession du Royaume-Uni, une Fédération immensément riche grâce au pétrole. On ne choisit pas ses alliés diplomatiques au hasard quand on n’a pas les moyens d’installer des représentations sur toute la surface du globe.

On retrouve lors de cette mission économique quelques « Krecké boys ». Marc Scheer, qui avait ouvert l’ambassade et le Luxembourg Trade and Investment Office à Abu Dhabi en 2011, pilote la mise en place de la présence luxembourgeoise à l’Expo internationale. Après quatre années en Chine (autre juridiction de prédilection de Jeannot Krecké), Loïc Bertoli gère à son tour les relations économiques entre le Grand-Duché et son premier partenaire commercial dans le Moyen-Orient. (Un autre disciple de l’ancien ministre socialiste, Jean-Claude Knebeler, représente les intérêts de Luxembourg à Moscou).

Mais c’est Etienne Schneider qui monopolise l’attention. Dès ses premiers pas entre open-spaces flambant neufs et agences ministérielles (retenons le ministère des Possibilités ou celui du Bonheur) de Dubaï, il est interrogé par RTL et 100,7 sur son éventuelle future accession à la direction de l’Agence spatiale européenne. Certains gouvernements l’ont sondé, dit-il, mais plusieurs conditions ne sont pas remplies, également la présence d’une personne en poste jusqu’à l’été 2021. Son grand dada, les nouvelles activités de l’espace, figure à l’agenda. Les Émirats ont été le premier État, en 2017, à soutenir l’initiative « space ressources » et la volonté luxembourgeoise de changer le cadre international du droit de la propriété des ressources spatiales ramenées sur Terre. « A bold move », se félicite le ministre à l’initiative.

Give it to Franz Manquaient des accords concrets entre les deux États dans leur engagement pour la conquête économique de l’espace. Un memorandum of understanding signé en début de semaine le grave dans le marbre. Idem pour la présence économique du Grand-Duché à Dubaï, second Émirat par ordre de richesse, une grosse centaine de kilomètres au Nord-Est d’Abu Dhabi. Une ville dont la skyline donne le vertige avec un point culminant, le Burj Khalifa (828 mètres). Le ministère de l’Économie, via Luxinnovation, signe avec la Dubaï Future Foundation une sorte de permis de résidence pour des entreprises luxembourgeoises qui veulent tester un produit sur le marché local. « Ce n’est pas juste un accord. On veut que les gens aient une présence ici », assure Etienne Schneider. Et puis il y a cette rencontre avec son homologue Bin Saeed Al Mansoori, à qui le ministre donne sa carte de visite en fin de rendez-vous. Les deux hommes engagent les deux pays, et donc le successeur désigné Franz Fayot pour la partie luxembourgeoise, à se rencontrer sur une base régulière. Le sultan regrette le départ de son « ami de longue date », mais croit en le potentiel du Luxembourg où il dit avoir été en vacances en famille durant une semaine en été, « avant de connaître Monsieur Schneider ».

Good bye and good luck Lors de ses apparitions publiques, le vice-Premier ministre annonce son imminent départ du gouvernement. Sur la scène, en marge d’un séminaire organisé lundi à Abu Dhabi, devant des représentants de l’agence spatiale émiratie, Etienne Schneider fait savoir qu’il quittera le gouvernement la semaine suivante et souhaite « bonne chance » à ses partenaires. À la Chambre de commerce de Dubaï mardi matin, devant une centaine d’entreprises des deux pays, il explique qu’il visite là pour la sixième fois les EAU en tant que ministre, mais qu’il reviendra « en tant qu’ami et admirateur du pays et de ses gens ».

Appel du pied aux investisseurs et famille régnantes des Émirats pour occuper des mandats dans leurs sociétés d’investissement sur le Vieux Continent dont le Grand-Duché s’érige en porte d’entrée ? Interrogé mardi sur ses intentions avant d’entrer au cocktail offert par la Chambre de commerce à la soixantaine d’entreprises présentes, l’intéressé assure au Land qu’il ne sait pas lui-même de quoi son avenir professionnel sera fait après le 4 février. Il aspirerait dans un premier temps au calme, au repos. En quelle qualité Etienne Schneider reviendra-il donc à Dubaï et à l’exposition universelle qui s’y déroulera du 20 octobre de cette année au 10 avril 2021 ? La semaine de l’espace, une des six semaines thématiques de l’événement auquel Etienne Schneider a tenu à faire participer le Luxembourg, précèdera l’inauguration officielle.

Le ministre de l’Économie, qui exerce la tutelle sur l’organisation du pavillon luxembourgeois, a souhaité visiter le chantier avant son départ. Après une entrevue avec le président de l’exposition et de la compagnie Emirates (à qui Cargolux laisse la gestion de ses marchandises et avec qui elle échange des capacités de transport), Etienne Schneider, Pierre Gramegna et le Grand-Duc héritier foulent mercredi midi le gros œuvre autour duquel sera déroulé le ruban de Möbius et qui symbolisera le dynamisme du Grand-Duché.

Destin lié Collision de symboles mercredi dans le désert émirati entre Dubaï et Abu Dhabi, où 40 000 ouvriers originaires d’Inde, des Philippines et d’Afrique érigent une ville pop-up (une partie sera conservée et rebaptisée District 2020) organisée autour d’une triple thématique : mobilité, durabilité et opportunité (voir d’Land du 28.06.2019 : « 32 Milliounen Euro an de Sand »). Les moteurs des volumineux 4x4 Nissan mis à disposition de la délégation tournent en plein soleil pour alimenter leur climatisation. La centaine d’ouvriers assignée au pavillon s’est amassée dans les algecos adjacents. Ils observent par la fenêtre le Grand-Duc héritier, le ministre libéral et son camarade socialiste échanger avec l’architecte et le maître d’œuvre. D’aucuns expliquent que pour ces travailleurs les Émirats représentent « the land of opportunities ». Sur place, Pierre Gramegna remercie une dernière fois, « pour sa coopération et son amitié », son partenaire à l’Économie et lui souhaite le meilleur dans « ses nouvelles aventures et nouvelles opportunités ». Etienne Schneider brigue le lucratif poste d’administrateur d’Arcelor-Mittal occupé aujourd’hui par Jeannot Krecké. Il a récemment rappelé son goût pour l’entrepreneuriat. Cette semaine à Dubaï, le directeur de la Chambre de commerce a salué un ministre pro-business. C’est naturellement vers les affaires qu’il se dirige après avoir quitté hier les Émirats au lendemain de son 49e anniversaire. Il fêtera le cinquantième l’année prochaine en même temps que « le partenaire privilégié du Luxembourg » dans le Golfe persique.

Pierre Sorlut
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