Biennale d’architecture de Venise

Lignes de fuite

d'Lëtzebuerger Land du 12.08.2016

Une échelle dans le désert : c’est l’image conviée par Alejandro Aravena, Prix Pritzker et curateur de l’actuelle biennale d’architecture à Venise, pour résumer l’ambition d’une édition qui se veut avant tout sociale et solidaire, en syntonie avec les défis globaux. Empruntée à l’écrivain de voyage Bruce Chatwin, qui évoque sa rencontre avec une archéologue montée sur une échelle pour mieux pouvoir contempler les lignes de Nazca au Pérou, l’anecdote indique le recul et la hauteur que la Biennale veut prendre pour mieux relier les points épars de ses reportages du front d’un urbanisme plutôt mal en point à l’aube du XXIe siècle.

Reporting from the front : on peut trouver la devise quelque peu grandiloquente ou pathétique, cela dépend de la déclinaison qu’en font les différents participants. En tout cas, cette Biennale a réussi à remettre la politique et le social au centre de son dispositif, en limitant la présence des « architectes star » à la portion congrue, et en mettant l’accent sur l’effort collectif et les concepts alternatifs. L’ensemble dessine des lignes de front en mouvement, les micro-fronts les plus quotidiens et anodins n’étant pas les moins corrosifs. Derrière ses propositions individuelles se profile ainsi l’ambition (démesurée ?) de cette Biennale : réapprendre à vivre et à décider ensemble, au prix d’un urbanisme renouvelé qui endiguerait la spéculation immobilière et la prolifération incontrôlée des zones urbaines.

Relancer le concept des « machines à vivre » à l’aune de villes entières, alors que la fin des idéologies a également scellé le destin des « idéologies » du bâti et de l’espace social ? L’atomisation actuelle de l’architecture est en tout cas un reflet fidèle de l’individualisation économique et de la désagrégation du tissu social – les multiples pressions auxquelles le tissu urbain est soumis un peu partout dans le monde en sont comme les allégories. Il n’est donc pas faux de localiser les points d’affrontement au sein même de la transformation en cours des espaces de vie et d’une convivialité de plus en plus assiégée.

Dans ce contexte, la Biennale s’aligne de près aux discussions internationales sur la poursuite d’un développement durable, et à la préparation de la prochaine conférence Habitat des Nations Unies. Comme à l’accoutumée, les réponses données par les pavillons nationaux illustrent une vaste gamme de propositions, plus ou moins élaborées. Si la thématique de l’immigration est omniprésente, son traitement est le plus souvent mal intégré à une réflexion allant au-delà des contingences du moment. Cela va de l’indigence propagandistique du pavillon autrichien (victime en outre du revirement à 180 degrés de la politique officielle de Vienne au moment même de l’ouverture de l’exposition – parfois, il vaut mieux poursuivre une politique du pavillon vide…), à l’accaparement du monumental pavillon allemand pour en faire une sorte de guichet unique de la ligne officielle (« Making Heimat »), ce qui se traduit par une illustration volontariste assez plate et peu inspirante – la ville de containers, mirage du réfugié après la traversée du désert – qui ne rend pas justice à un défi humanitaire autrement plus complexe. Le coup de génie qui sauve l’ensemble a été de percer des ouvertures sur l’extérieur dans les murs d’un pavillon historique pourtant classé, ce qui n’a pas été sans créer des remous. Une trouée iconoclaste et salutaire dans un projet étouffé par ses propres bonnes intentions.

À côté de ces propositions monolithiques, d’autres préfèrent la nuance, moins spectaculaire mais plus recherchée et riche quant aux répercussions théoriques (la Belgique et la France autour des banlieues et des lisières, les Pays-Bas sur l’architectures des missions de l’Onu, le Venezuela sur le bâti de fortune, la Pologne sur la vie de chantier et l’image de l’ouvrier, la Grèce avec sa coopérative d’architecture sociale pour répondre à la crise économique, l’Espagne avec une vision thématique sur l’inachevé – « Unfinished » –, des projets laissés à l’abandon suite, là aussi, à la crise économique et composant entretemps des paysages minéraux ou surréalistes ; ce dernier travail a remporté le Lion d’Or).

À côté de l’immigration, les ruines de la modernité constituent le deuxième point fort du parcours. Si pour Baudelaire et Benjamin, la mélancolie est indissociable de l’apogée de la ville moderne au XIXe siècle et de son rythme destructeur, les gravats encore fumants des grands desseins évanouis du XXe siècle – communisme soviétique et capitalisme taylorien – génèrent leur propre nostalgie lancinante, palpable dans les pavillons américain et russe qui célèbrent, de façon ô combien opposée, les dépouilles d’empire que sont l’ancienne capitale de l’automobile Detroit et le Parc des expositions panrusse (VDNKh) de Moscou. Les États-Unis ont donné carte blanche aux architectes pour relancer l’utopie d’une cité nouvelle, aux accents résolument futuristes et non conventionnels, sur les ruines à peine démantelées de la Detroit contemporaine. C’est extrêmement coloré et souvent ludique, et le pavillon ne désemplit pas d’une foule qui dialogue, le sourire aux lèvres.

Silence respectueux et pompes muséales par contre chez les Russes, où la mise en scène, blanc immaculé sur noir de jais, de copies de plâtre de frises et de sculptures soviétiques, digne d’une glyptothèque antique, célèbre le culte de l’architecture stalinienne. Celle-ci, dans son mélange éclectique de néoclassicisme européen et de baroque slave, n’est certes pas à dédaigner – mais ce qui importe ici, c’est le geste politique qui, sous couvert d’un postmodernisme enjoué, ne vise à rien de moins que la réhabilitation d’une esthétique autoritaire dont, au-dehors, les nombreux exemples de pavillons des régimes des années trente fournissent un répertoire quasiment complet (et on y découvre d’ailleurs qu’il existe également une architecture démocratique, aux lignes généralement plus modernistes et sobres).

La confrontation de ces deux pavillons si antagonistes est un rappel à l’ordre sur les enjeux plus vastes de cette Biennale, qui veut vraiment prendre le pouls des courants qui agitent notre début de millénaire orphelin des grands récits structurants. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, la mélancolie post-postmoderne non plus – reste alors à chercher le salut dans l’hybridation et la politique des petits pas, des retours en arrière avec l’espoir d’emprunter des bifurcations prometteuses ignorées auparavant. C’est tout l’intérêt des projets de résilience, à l’image des jardins communautaires du centre de Detroit, ou encore des coulées vertes aménagées dans des villes comme Paris, Nice ou New York (avec également le projet, mégalomane selon certains, mais offrant une vraie réponse à la crise ambiante, de faire d’Athènes, la « ville de béton », un projet pilote pour une mégapole placée sous le signe de l’énergie solaire et de terrasses vertes).

Athènes, qui se trouve d’ailleurs plus que symboliquement à la croisée des chemins qu’emprunte également cette Biennale de Venise, qui lance des ballons d’essai vers la Documenta de l’année prochaine que se partageront Kassel et la capitale grecque, et qui fera du nouvel urbanisme son thème porteur. Les frontières entre la Biennale d’art et celle d’architecture deviennent d’ailleurs de plus en plus poreuses, l’art se rapprochant de l’urbanisme et vice-versa.

Le pavillon luxembourgeois illustre à merveille cette tendance, réussissant d’équilibrer son questionnement didactique de départ – où va l’évolution urbanistique au Luxembourg, face notamment à la poussée démographique et au flux croissant de travailleurs non-résidents ? – par un véritable travail créatif sur le dispositif en 3D, qui se déroule dans l’espace assez caverneux de la Ca’ del Duca telle une excroissance tactile et naturelle. L’émiettement de l’habitat et la puissance dévorante des infrastructures sur un territoire aux dimensions réduites, qui se transforme à vitesse grand V pour devenir une plateforme internationale de services (financiers, logistique), dépouillant du coup l’architecture strictement fonctionnelle de tout référent identitaire local. Ironie cachée de ce dispositif ouvert aux interprétations : il est tenu par un millier de petites vis invisibles, que l’équipe a placées manuellement dans un labeur qui n’a rien eu de virtuel !

Si le concept artistique porte la griffe de Serge Ecker (rappelons d’ailleurs dans le contexte de la Biennale sa fascination des « non-lieux » aux frontières fluctuantes comme la zone de Fukushima ou actuellement la ligne de démarcation invisible de l’enclave de Kaliningrad), l’exposition Tracing Transitions est le fruit d’un bel effort collectif à parts égales d’architectes, de théoriciens et de plasticiens qui comprend aussi Claude Ballini, Panajota Panotopoulou et Daniel Grünkranz. On est d’ores et déjà curieux de voir l’installation transmigrer après la fin de la Biennale à l’espace du Luca (Luxembourg center for architecture) à Hollerich et d’y prolonger le débat commencé à Venise.

Biennale d’architecture de Venise, jusqu’au 27 novembre ; Ca’ del Duca, Corte del Duca Sforza, San Marco 3052, I-30124 Venise ; www.tracingtransitions.lu et www.labiennale.org.
Ronald Dofing
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