Cinémasteak

Politique de l’excentricité

d'Lëtzebuerger Land vom 29.06.2018

Récompensé dans de nombreux festivals internationaux, Amadeus (1984) compte parmi les œuvres les plus célèbres de Miloš Forman (1932-2018). Comme il est d’usage aux États-Unis, la légende importe davantage que la réalité des faits. Ainsi, l’assassinat de Mozart (1756-1791) orchestré par Antonio Salieri (1750-1825), alors musicien à la cour du Saint-Empire, relève de la pure romance. L’intrigante rumeur, opportunément colportée par Pouchkine pour sa tragédie Mozart et Salieri (1830), fut plus tard reprise par Peter Schaffer dans Amadeus (1979). Le film éponyme de Forman constitue l’adaptation de cette pièce de théâtre à succès.

Interprété par Tom Hulce, le compositeur génial originaire de Salzbourg a tous les attributs d’une rockstar : une enfance précoce (premier concerto composé à l’âge de quatre ans, première symphonie à sept), des excès d’alcool, et une conduite qui sied mal à la bienséance aristocratique... Autant dire que la présence du jeune homme dénote au sein du vieux monde courtois. Mais l’excentricité de Mozart – un rire extravagant, une perruque rebelle – n’est pas seulement un trait distinctif de son caractère. C’est également un marqueur social qui traduit sa place dans la société. Car après avoir brièvement occupé le centre de la cour, la carrière du jeune prodige va progressivement être déportée aux marges du pouvoir. Au singspiel commandé pour le Théâtre national (L’Enlèvement au sérail, 1782) succède la représentation de La Flûte enchantée (1791) dans un faubourg de Vienne. La noble assemblée qui assistait aux exploits du prodige fait désormais place à la convivialité d’un auditoire populaire. La sociologie du public a changé à mesure que l’influence musicale de Mozart diminuait auprès de l’empereur autrichien Joseph II.

L’artiste aux prises avec le pouvoir (politique, religieux, ou judiciaire) constitue un thème récurrent de la filmographie de Miloš Forman. Il y a un peu de Mozart dans la liberté réprimée du pornographe Larry Flint (1996), comme chez le peintre espagnol confronté à l’Inquisition (Goya’s ghosts, 2006). Que ce soit par leurs productions ou par leurs modes de vie, les protagonistes de Forman sont toujours révolutionnaires. En s’affranchissant des bonnes mœurs comme des traditions artistiques, ces héros maudits provoquent la collusion de l’Ancien Régime et des aspirations démocratiques. La personnalité et la musique nouvelles de Mozart annoncent de ce point de vue la prochaine Révolution française. Que l’on songe au « Viva la libertà ! » résonnant dans Don Giovanni (1787) et c’est tout l’édifice féodal qui s’apprête à s’effondrer. Loïc Millot

Amadeus de Miloš Forman (vostf, USA-France), sera projeté jeudi 5 juillet à 20h45 à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg, place du Théâtre.

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