Monodrama, un commentaire

Aufmerksamkeitsdefizitsyndrom

d'Lëtzebuerger Land du 20.06.2014

Samedi soir à la Banannefabrik. Devant la porte du Danzsall, une grande pancarte annonce le slogan de cette deuxième journée du Koelermindermanifest, quelque chose autour de « we will be presents ». On se fait la bise dans la file d’attente, on doit avoir un peu de patience c’est un spectateur à la fois pour maximum cinq minutes, comme vendredi soir lors de l’ouverture du Fundamental Monodrama Festival, comme tous les jours, jusqu’à ce dimanche. Les actrices, artistes et auteures Florence Minder et Karen Köhler se sont rencontrées ici même il y a exactement un an, lors de la dernière édition du festival. Après s’être écrit sur un blog secret durant 365 jours, elles ont décidé d’en faire un projet pour l’édition 2014 (voir d’Land du 13 juin). Le premier jour, elles nous ouvraient leur univers délicat, chacun pouvait y entrer tout seul, sans autre présence qu’une voix off. C’est un monde fait de rideaux en dentelle, de livres, d’objets confectionnés par les artistes, de notes manuscrites, de coupures d’articles, d’extraits de leur blog et de bouts de laine. Dans un coin, un pommier fait référence au jardin d’Eden, un hashtag écrit sur le miroir redirige vers le nom Twitter du projet (#koehlermindermanifest).

« Ah, me dis-je, aujourd’hui, c’est Noël, on va avoir des cadeaux ! » Or, il n’en est rien. Au conraire : dès que Florence Minder m’a accompagnée dans la salle, elle s’assied derrière sa machine à coudre… et c’est elle qui demande un cadeau. N’importe quoi, une broutille ou un diamant, qu’on serait prêt à leur offrir, aux deux artistes. Je réfléchis, j’ai rien sur moi, vraiment rien, je ne peux quand même pas leur donner les vieux mouchoir que j’ai dans ma poche droite. Et puis, je me dis, au diable l’avarice et lui donne ma belle broche en forme de guitare, « Rock’n roll is not dead ! » que je chéris tant. Elle l’inspecte, se réjouit, mais continue le rituel qu’impose leur projet : la broche sera cousue avec le nom du donateur sous deux feuilles de plastique et versée à leurs archives. En attendant, le sachet est posé par terre avec les autres dons : il y en a qui ne se sont pas foulés, donnant deux bonbons ou un ticket de métro parisien usagé. « Nous demandons ces cadeaux parce que nous nous considérons nous-mêmes comme des cadeaux pour notre public », conclut Florence Minder. Au suivant...

Se considérer comme un cadeau pour les autres, quelle assurance, quelle haute opinion de soi !, me dis-je en sortant. Mais elles ont probablement raison : tous les artistes sont un don au public (enfin, presque tous). Le premier week-end du festival, on a pu plonger dans l’univers poético-ludique de Patrick Corillon, réfléchir sur les travers de la démocratie avec Steve Karier et Meriam Bousselmi, se laisser entraîner dans les délires anarchistes de Dieter Roth et Martin Engler ou admirer la finesse du jeu d’actrice et de diction de Sophie Rois lisant Theater de William Somerset Maugham (voir ci-contre). Le monodrame est une forme de spectacle extrêmement intimiste, ce qui est encore amplifié dans un petit festival comme celui-ci, où la capacité maximale de la grande salle n’est que de 90 personnes – donc on a presque l’impression qu’on est seul avec l’acteur et l’actrice. Ils peuvent faire jouer les nuances dans leur mimique et dans les intonations, et on ne peut qu’être impressionné par l’art de Sophie Rois, grande dame de la Volksbühne berlinoise, qui, en un clin d’œil, mit einem Lidschlag, peut changer le registre de sa comédienne hautaine et blessée par un jeune amant qui la délaisse. Elle a l’habitude de lire devant des auditoires de 600 ou 800 spectateurs – mais ici, elle le fait devant une quarantaine de personnes intéressées.

Où est donc le public ? La question se pose souvent et pour beaucoup de manifestations culturelles au Luxembourg. A fortiori lorsqu’il fait beau et, apparemment davantage encore lorsqu’il y a une coupe du monde de football. Que le grand public préfère aller regarder un match lors d’un public viewing passe encore. Mais où sont les artistes ? Où sont les acteurs autochtones, les metteurs en scène, les auteurs, les dramaturges ? On en rencontre un, peut-être deux par représentation, à tout casser. Pas de participants au stage offert pendant toute la semaine par Martin Engler, pourtant un excellent enseignant. Pas d’actrices germanophones qui viennent apprendre en regardant faire Sophie Rois. Pas d’auteur qui ait envie de rencontrer sa consœur Meriam Bousselmi. Le théâtre luxembourgeois reste magnifiquement cloisonné, chaque scène ayant sa petite « troupe » informelle et son propre public fidèle qui ne va voir que ses amis de cette même troupe. Les artistes autochtones, en général, semblent fonctionner selon l’adage « pourquoi lire les livres des autres si je peux en écrire moi-même ? ». Ils se plaignent de « l’absence de regard » sur leur travail, mais refusent le leur aux autres. Ce manque d’intérêt et d’échange, cette volonté de vivre en autarcie ne peut mener que vers l’isolation. Comme ça, le schmilblick n’avancera jamais !

josée hansen
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