Portrait de Marco Mille, de l’enregistrement avec Juncker à l’achat de BMW, en passant par des dossiers « montés » avec des Géorgiens et l’ADR Fernand Kartheiser, faux agent double du Srel

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d'Lëtzebuerger Land du 07.06.2013

Le courant n’est jamais passé entre l’ex-patron du Service de renseignement Marco Mille et le Premier ministre Jean-Claude, CSV. Bien avant l’enregistrement que le premier fit en 2007 d’une conversation avec le second. Mille et sa « garde rapprochée » au Srel ont monté des dossiers sur des personnalités du monde politique, souvent proches de Juncker, cherchant ainsi à déstabiliser le chef du gouvernement avec des affaires politico-financières : Elf et comptes congolais de Pascal Lissouba n’en sont que des exemples. Après le fameux briefing que Marco Mille et ses sbires eurent fait en janvier 2006 à Jean-Claude Juncker et Luc Frieden, alors ministre de la Justice, au sujet du « cas » et des malversations financières présumées de Gérard Reuter, l’ancien président de la Chambre des comptes, l’ex-directeur du Srel aurait glissé, furieux, à ses collaborateurs : « Je vais le tuer ». La reconstitution de la carrière de Mille au Srel de 1998 à 2010 – il en est devenu le directeur en 2003 – montre chez lui un sens des intérêts de l’État aussi élastique qu’opportuniste et surtout la volonté de nuire au Premier ministre par des chemins détournés.

Marco Mille, le fils de pharmacien de Kayl encarté au CSV, qui revient une nouvelle fois ce vendredi 7 juin devant les membres de la commission d’enquête parlementaire sur le Srel, n’aurait pas dû devenir directeur général du Service en 2003, à tout le moins, pas aussi jeune en tout cas – il n’avait pas 40 ans lorsqu’il fut nommé à sa tête. Il aurait dû ronger son frein encore quelques années avant d’en prendre la tête, passer son tour à l’un des trois autres candidats mieux formatés à cette époque pour le job : Georges Heisbourg, qui se morfondait alors à La Haye à Eurojust, était assez bien placé pour décrocher le pompon, bien que le magistrat rêvait plutôt de diriger l’Inspection générale de la police, ce que son statut ne lui permit pas. Son nom circulait parmi les favoris pour remplacer Charles Hoffmann en 2003, après six mois de vacance du poste, avec ceux de Jean-Jacques Welfring, de la direction politique du ministère des Affaires étrangères, et d’Alphonse Berns du ministère des Finances. Lydie Polfer, DP, la cheffe de la diplomatie luxembourgeoise de l’époque, aurait refusé de laisser partir Welfring et Jean-Claude Juncker se résolut alors sur le choix de Heisbourg, mais il se ravisa soudainement. Suite à ce volte-face que personne ne s’explique, la place devient libre pour que Marco Mille prenne la succession de Charles Hoffmann. Ce dernier, tout au long de son règne – 18 ans – se focalisa davantage sur des missions internationales que sur le volet luxembourgeois, en jouant notamment le sous-marin des services de renseignement américains dans des pays peu fréquentables comme l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid ou des dictatures d’Amérique du Sud.

Marco Mille aura donc devant lui une autoroute pour façonner le Service de renseignement de l’après-guerre froide et l’après-9/11 comme il le souhaitait et le faire entrer dans l’ère de la mondialisation. Dans cette tâche, Frank Schneider, qu’il a nommé chef des opérations du Srel, lui servira de précieux aide de camp : le service est complètement réorganisé après la loi du 12 juillet 2004 – que les deux hommes ont d’ailleurs fortement inspirée, notamment sur le volet de l’intelligence économique et la protection du patrimoine économique – et dans les mois qui suivirent un audit du Srel par la firme Infosphere de Mats Bjore, un ex des services de renseignement suédois recyclé dans le privé. L’audit déboucha sur une réorganisation complète du département opérationnel du Service, avec pas mal d’agents de la vieille garde qui seront mis sur la touche.

En dépit de tous ses faits d’armes, de l’enregistrement du Premier ministre en 2007 avec une montre du Service à ses frasques à Monaco dans le club Columbus réunissant les petits États européens, en passant par le commerce de voitures qu’il a implicitement couvert, Marco Mille a laissé de lui l’image d’un « bon chef », qui a fait ce qu’il a pu face, en raison de sa forte personnalité, à un pouvoir exécutif vraisemblablement indifférent au sort du Srel. Mille et sa garde ont donc un peu fait ce qu’ils ont voulu, après avoir fait un état des lieux de la « maison Luxembourg », rongée par le clientélisme. Leurs propres dérives n’en restent pas moins inexcusables.

Après avoir été révélé par le Land (17 mai), le trafic de BMW importées d’Allemagne via le service commercial diplomatique, fait désormais l’objet d’une enquête judiciaire. L’un des principaux points d’intérêt de ce dossier chaud est une lettre de 2009 du Srel passant commande d’une demi-douzaine de BMW en Allemagne. Cette commande plutôt privée n’est pas signée par Marco Mille, bien qu’il figure, à titre personnel comme un des bénéficiaires, tout comme l’un des instigateurs du trafic, responsable du personnel – il fut d’ailleurs sous l’empire de Mille promu de la carrière moyenne à la supérieure – et de la logistique, qui commanda pour lui et des proches trois véhicules. Plus intriguante néanmoins est la commande du modèle M5 (d’une valeur marchande d’environ 80 000 euros, mais achetée quelque 50 000 euros grâce au rabais consenti par le constructeur) avec un volant à droite pour le compte de la société Milec et la justification auprès du vendeur que deux des BMW précédemment livrées avaient été « perdues » (c’est-à-dire repérées) et qu’une autre voiture était utilisée opérationnellement en Grande-Bretagne.

Cette BMW fut en effet utilisée « dans le cadre d’une opération » par le Britannique Piers Erskine, raconte une source proche du dossier. Son nom apparait à la fois dans la mission « Sam » entre 2007 et 2008 autour de l’ancien chef du renseignement espagnol Francisco Paesa et de sa nièce avocate au Luxembourg (Land des 1er et 8 mars), mais aussi dans le cadre du Club Columbus à Monaco. Fondateur de la firme d’intelligence Corporate Intelligence à Londres, Erskine serait surtout un agent du renseignement britannique opérant sous le couvert d’une firme privée mais avec sa véritable identité. L’Anglais aurait lui-même initié l’opération Sam et il fut celui qui mit Marco Mille et Frank Schneider, l’ancien chef des opérations du Srel, en contact avec le prince Albert de Monaco, ainsi qu’avec l’homme d’affaire russe Alexander Lebedev, qui utilisera le Service de renseignement luxembourgeois et ses moyens financiers – ce qui sera la cerise sur le gâteau – dans un litige purement commercial avec Paesa.

La question est bien sûr de savoir si les Luxembourgeois ont financé ses voitures à l’agent britannique, qui avait de bonnes relations avec un des officiers de liaison de l’ambassade de Grande-Bretagne au Luxembourg ? La commande de 2009 évoque explicitement deux véhicules pour les Anglais, une première BMW, qui aurait été repérée et une seconde, le modèle prestigieux M5, destiné à la société Milec. Le nom de cette société à responsabilité limitée fut mal orthographié dans la commande, sans doute pour brouiller la piste remontant jusqu’à Erskine et la société Miltec, qui existe bel et bien et dont il fut jusqu’à sa liquidation (volontaire) le gérant technique, aux côtés d’autres personnes aux parcours enigmatiques. Les comptes annuels de Miltec font apparaître dans le poste des « charges exceptionnelles » du bilan 2008 une perte sur la vente d’une voiture de 22 724 euros. Est-ce sur cette société aussi que les commissions de dix pour cent sur le montant de la dette que Paesa avait envers Lebedev auraient atterri si la mission Sam avait abouti comme prévu ?

Dans un document public de l’Américain Robert Eringer, un des protagonistes du Club Columbus réunissant les services de renseignement des paradis fiscaux européens (Monaco, Liechtenstein, Malte, Vatican, Saint Marin et Luxembourg), il est fait mention de plusieurs rencontres entre Marco Mille et le Prince Albert de Monaco, ce qui a sans doute aussi permis au directeur du Srel de se rapprocher de la cour grand-ducale, en raison de la proximité des familles grand-ducale et monégasque. Mille aura encore une autre occasion d’accéder à la Cour grand-ducale, lorsqu’en 2006 le Mi6, le service de renseignement anglais, alertera le Srel de contacts entre un groupe de terroristes pakistanais et un téléphone portable luxembourgeois, qui s’avèrera être le numéro de GSM du Grand-Duc Héritier Guillaume. L’enquête aurait montré que ce dernier avait eu des contacts téléphoniques avec un des suspects, une vague connaissance qui était comme lui étudiant à Londres. Avec le recul et l’arrière-plan des nombreux coups montés des anciens dirigeants du Srel, destinés à créer et entretenir des menaces, réelles ou supposées, des observateurs s’interrogent aujourd’hui sur la réalité de cette affaire et se demandent si elle n’a pas été construite de toute pièce avec la complicité d’autres agents du renseignement agissant un peu comme des électrons libres.

On situera dans la même veine cette lettre que Marco Mille reçut en 2007 du service de renseignement géorgien, après qu’un premier contact à Bruxelles ait été établi avec un officier de liaison géorgien. Le courrier alerte le directeur du Srel sur les manigances supposées d’un leader de l’opposition, Badri Patarkatsishvili, pour obtenir un passeport luxembourgeois contre cinq millions de dollars. L’opposant géorgien, qui se présenta par la suite aux élections présidentielles de 2008 et fit un score honorable avant de décéder brutalement quelques mois après le scrutin, avait de bonnes chances d’obtenir sa naturalisation au grand-duché, selon la lettre de renseignement géorgien. Le courrier fut suivi de la visite de deux de leurs émissaires à Luxembourg qui présentèrent la transcription d’une conversation téléphonique interceptée entre Patarkatsishvili et une personnalité luxembourgeoise, laquelle devait lui arranger l’obtention de ses papiers d’identité. Un dossier monté entre services là encore ? Il n’y eut en tout cas pas de suite.

Mille et l’ex-président de l’ADR, député de ce parti depuis juin 2009, Fernand Kartheiser, étaient assez proches. Il avaient travaillé ensemble au ministère des Affaires étrangères et s’appréciaient mutuellement. C’est de notoriété publique. Ce qui est moins connu est la relation que Kartheiser, qui n’était pas encore député, a eu avec le Service de renseignement avec lequel il a commencé à travailler à partir de 1988, à la fin de la Guerre froide, lorsqu’il effectuait encore des études à Vienne avant de rentrer dans la diplomatie. On est avant la chute du mur de Berlin. Kartheiser se fait contacter par un agent russe qui le met en contact avec deux autres de ses compatriotes. Ayant fait aussi ses classes comme officier de l’Armée luxembourgeoise et affecté à l’état major de l’Otan (donc forcément proche des Américains), Kartheiser informe de cette tentative d’infiltration le Srel, qui le met alors en relation avec les agents de la CIA. Un examen de son profil montre que le Luxembourgeois a les capacités mentales de devenir un agent double, enfin de le faire croire aux Russes du KGB. Kartheiser leur transmettra des documents de l’Otan de faible valeur et les Russes marcheront à ce jeu pendant plusieurs années. Le dossier de Fernand Kartheiser sera curieusement réactivé en janvier 2009, alors que Mille était déjà sur un siège éjectable, après que Juncker ait appris qu’il avait été enregistré à son insu par le directeur du Srel, dans l’attente de son nouveau job chez Siemens. Le Service de renseignement allemand, la BND, donnera d’ailleurs un sérieux coup de main à cette promotion.

Bizarrement, le dossier de la mission baptisée « Vampir », qui démarre officiellement le 6 janvier 2009, à la demande des Allemands, ne comporte pas les noms de ses agents traitants au Srel, mais des sources proches du dossiers affirment que Mille en porte directement la responsabilité. La BND demandera l’aide des Luxembourgeois à la suite d’une demande de visa pour l’Allemagne d’un des anciens contacts russes de Kartheiser au KGB. D’où l’idée de le réemployer plus de vingt ans plus tard. On peut se demander pourquoi et s’il ne faut pas voir dans cette réactivation de cette « source » le dernier cadeau empoisonné que Marco Mille laissera au Premier ministre.

En tout cas, et comme le signale un proche du dossier, « en ce moment, tout le monde au Srel se cherche un avocat ». On n’a sans doute pas fini de parler des frasques du Service de renseignement luxembourgeois.

Véronique Poujol
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