Walking through au Mudam

Contemplations

d'Lëtzebuerger Land vom 05.05.2011

Il y a des expositions dont le sujet semble attractif, mais qui s’avèrent décevantes, comme ce fut le cas pour la précédente exposition d’une partie de la collection du Mudam, Premier étage, second degré, qui devait traiter de l’humour, mais s’avérait trop sage, trop légère, sans rien qui provoque, dérange ou interpelle. Et il y a celles dont le thème paraît tellement convenu, tellement banal qu’on n’a presque pas envie d’aller les voir, mais qui, à l’arrivée, surprennent et offrent de jolis moments poétiques, réflexions intellectuelles ou découvertes esthétiques. Walking through..., la nouvelle exposition de la collection du Mudam, qui montre des œuvres d’une vingtaine d’artistes touchant de près ou de loin au paysage (naturel, mental,...) et au temps, est de celles-là.

Dès l’arrivée, qu’on devrait faire par l’escalier en colimaçon jouxtant la fontaine d’encre noire de Su-Mei Tse, on se trouve ainsi dans un des plus beaux espaces de l’exposition, accueilli par cet étonnant bout de terre labourée (Sans titre [labours], 2006-2007) de Didier Marcel qu’on avait pu voir une première fois lors de son exposition monographique au Mudam en 2009-2010. Cette reproduction sculpturale de la lourde terre retournée, travaillée par une quelconque charrue, en même temps hyper-réaliste et abstraite, est exposée sur son socle, au pied de quatre photos de la série Lux de Joël Tettamanti, extraites d’une commande du Mudam sur le Luxembourg, paysages vides, extrêmement composés ou marqués par l’intervention humaine, qui répondent directement à la sculpture de Didier Marcel.

L’allégorie d’un pays plein de bon sens, ancré dans la terre – « de steiwe Buedem un de Schong » qu’aimait tant un Pir Kremer par exemple –, y semble actualisée. « Nous voulions mettre les œuvres en résonance et offrir des respirations dans le parcours, » affirma Marie-Noëlle Farcy, qui est, avec Clément Minighetti, commissaire in house de l’exposition, lors de la présentation. En face de cette composition très terrienne, évidente et extrêmement facile d’accès, un Selective recording (n° 99) de Melik Ohanian, qui pousse l’abstraction du lieu si loin qu’il n’est plus reconnaissable, plus traçable – et pourrait donc être n’importe où (en l’occurrence, il s’agit d’une petite île déserte).

Quelques pas plus loin, l’impressionnante installation La Plage de Xavier Veilhan (l’artiste français qui avait exposé ses chevaux violets à Versailles en 2009) est enfin accessible au public luxembourgeois (elle avait été exposée à Charleroi en 2009) : grande fresque dépeignant des personnages étranges coiffés de chapeaux en plumes sur une plage, l’image qui s’étend sur plusieurs dizaines de mètres de largeur, est fortement pixellisée et demande un effort de focalisation au visiteur. Les mises en scène absurdes dans des paysages paisibles de Javier Vallhonrat ne sont pas sans rappeler Erwin Wurm ou les Blume et les photos de Geert Goris posent la question de la présence humaine et de sa capacité de nuisance – comme ces tas de déchets entourant des poteaux électriques en plein désert, l’image est saisissante. De la série des Diarios de Guillermo Kuitca, le Mudam possède 19 de ces « tondi », dessins sur papier qui ont tous la même forme ronde de sa table de jardin et sur lesquels il dessinait, gribouillait, écrivait en plusieurs couches et périodes, aussi longtemps qu’il trouvait encore de la place libre. La seule artiste luxembourgeoise de la sélection est Su-Mei Tse avec son film Mistelpartition, œuvre paisible et contemplative au possible, sur les rapports entre nature et culture.

La plupart des œuvres exposées ici ont été acquises, ou parfois offertes ou déposées, à l’époque de Marie-Claude Beaud, mais on constate que la politique d’acquisition reste plus ou moins la même sous Enrico Lunghi – souvent, on ne peut même pas deviner qui l’a achetée, c’est bon signe. Ainsi de l’installation du jeune artiste belge Gabriel Lester (né en 1972), rising star du moment, et dont le Mudam a récemment acheté Flat as the world is round, un tapis roulant sur lequel défilent des paysages, urbains, naturels, dont les ombres sont projetées sur les parois de la salle et qui tous sont engloutis dans le néant lorsque le tapis tourne.

En 2010, le Mudam aurait acquis une trentaine d’œuvres pour enrichir la collection à 430 pièces, selon son directeur Enrico Lunghi, qui se plaint que le modeste budget d’acquisition de 620 000 euros n’ait jamais été revu à la hausse en treize ans, rendant l’achat d’œuvres plus difficile. Son ­mécontentement, à nouveau exprimé dans une interview au Wort ce mardi 3 mai a été entendu : la députée libérale Anne Brasseur vient même de poser une question parlementaire à ce sujet. Ce qui prouve que le Mudam est définitivement entré dans le (sub)con-scient collectif – et que des expositions de vulgarisation et de promotion de la collection comme Walking through... portent leurs fruits. Si leur succès pouvait faciliter, voire encourager l’existence d’expositions plus pointues dans d’autres salles, la stratégie serait certainement la bonne

L’exposition Walking through... au Mudam dure encore jusqu’au 6 novembre au Mudam, 3, Park Dräi Eechelen à Luxembourg-Kirchberg ; ouvert du mercredi au vendredi de 11 à 20 heures et du samedi au lundi de 11 à 18 heures ; fermé mardi ; pour plus d’informat
josée hansen
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