Festival Discovery Zone

La guerre, l‘amour et les bretzels

d'Lëtzebuerger Land du 05.05.2011

C’était le jour de l’annonce de l’assassinat de Ben Laden par l’armée américaine, lundi 2 mai. À la Cinémathèque de la Ville, une foule bigarrée composée de professionnels nationaux du cinéma et de cinéphiles de la communauté internationale, attend patiemment que les portes de la salle de projection s’ouvrent, grignotant des bretzels salés ou achetant une boisson au bar improvisé, marqué par la bande adhésive rouge avec le logo du festival : Discovery Zone. Prochain film programmé : Restrepo, un documentaire de Sebastian Junger et de Tim Hetherington – le photographe de guerre britannique qui vient de mourir dans les affrontements en Libye – sur la guerre en Afghanistan. C’est probablement le film le plus attendu du festival, un de ceux qui ont seulement été montrés à d’autres festivals, mais pas dans les réseaux de distribution classiques. Et Restrepo, c’est la grosse claque de ce festival, le film rend les enjeux géostratégiques du moment si évidentes.

Lorsque les GIs positionnés durant quatorze mois dans la vallée du Korengal, à la frontière du Pakistan, et que les cinéastes ont accompagnés entre mai 2007 et juillet 2008, rencontrent les anciens du village par exemple, ces hommes âgés aux barbes hirsutes teintes au henné, aux regards clairs et à la peau burinée par le soleil pour leur promettre le développement économique de la vallée, les anciens répondent simplement : « Et notre vache alors ? » Le commandant comprend que dalle : une vache s’était pris les pieds dans les fils du baraquement des soldats, qui l’ont abattue et mangée... une perte énorme pour ces simples paysans afghans pour laquelle les soldats n’ont que moquerie. Ou cette opération « Rock Avalanche », lorsque la troupe décide d’aller chercher les moudjahiddines qui tirent 24 heures sur 24 sur eux, dans ce qu’ils estiment être des camps d’entraînement : ils ne trouvent que des familles avec enfants, en blessent deux et abattent cinq civils – « si j’avais su, nous nous y serions pris autrement, » dit le commandant après, face caméra.

Restrepo raconte la vie des soldats sur place, embedded dans l’armée, les réalisateurs optent pour la perspective américaine – mais ils le font avec la plus grande objectivité possible. Outre les images filmées sur place, qui montrent que la guerre est sale, qu’elle est longue, qu’on s’ennuie beaucoup et qu’on y meurt, Sebastian Junger et Tim Hetherington ont enregistré de longues interviews avec les soldats après leur mission, lors desquelles ils expliquent leur motivation pour s’engager – la plupart sont des mômes encore et ignorent tout de ce qui peut les attendre dans cette vallée connue pour être un des postes les plus dangereux de l’armée américaine dans la région –, leurs expériences, leurs peurs et leurs traumatismes de guerre. Ils y ont perdu quelques-uns de leurs meilleurs amis, notamment « Doc » Restrepo, qui a donné son nom au campement et au film – au total 50 soldats américains y auront trouvé la mort et les autres ont été transfigurés par cette expérience.

Restrepo est un film puissant, parce qu’on y est proche de l’action : les munitions qui brûlent en volant vers l’ennemi, le chaos, la peur de l’embuscade, la poussière et la chaleur, les longs moments d’attente entre deux attaques, les images nocturnes ou complètement floues... Mais en même temps, Hollywood a tellement mis en scène la guerre grandeur nature qu’il faut parfois se pincer pour se rappeler qu’on est dans le réel ici, pour ne pas croire avoir tout vu chez Spielberg déjà.

À l’extrême opposé dans l’idéologie, il fallait voir Life in a day de Kevin McDonald (The Last King of Scotland, 2006), le « premier documentaire participatif » du monde, lancé par Youtube et produit par Ridley Scott. Lors de l’ouverture du festival, Colette Flesch, la présidente de l’association organisatrice, avait appelé le film « la Family of man du XXIe siècle » et en fait, il s’avère qu’elle avait totalement raison : Life in a day promeut la même idéologie naïve, humaniste et pacifiste, que l’exposition d’Edward Steichen, montrant des naissances et des morts, des levers et des couchers de soleil, des Africains, des Asiatiques ou des Américains unis dans les mêmes rêves (du grand amour, de la maternité, de la santé et du bien-être matériel) et les mêmes craintes (des monstres, de la maladie, de la solitude ou de la guerre).

Life in a day est formellement un long clip pour Youtube et sur la démocratisation des caméras numériques – chapeau bas pour les monteurs ! –, mais extrêmement niais de par son discours. Mais c’était aussi un film-événement, car très attendu comme expérience universelle : chacun pouvait y participer en envoyant son film, ses images de cette journée du 24 juillet 2010. 4 500 heures de rushes ont été envoyés et on ne saura jamais si ce jour-là était effectivement aussi harmonieux que le film veut bien le faire croire – la seule tragédie est celle de la Love Parade de Duisbourg ou plusieurs fêtards avaient été piétinés à mort dans une vague de panique – ou s’il s’agit d’un choix délibéré du cinéaste. Le fait que Matthew Herbert s’en soit donné à cœur joie dans le pompeux de sa musique pour accompagner les images n’arrange pas les choses.

Entre ces deux extrêmes, on aura fait le tour du monde et découvert des cinématographies peu connues et peu visibles chez nous : la Grèce absurde de Canine (Yorgos Lanthimos, 2009), la Flandre belge avec Rundskop (Michael R. Roskam, 2011), l’Iran avec Nader and Simin – A Separation (Asghar Farhadi, 2011, Ours d’or à la dernière Berlinale et chouchou du public à ce Discovery Zone) ou la Norvège avec Happy Happy (Anne Sewitsky, 2010). Le Luxembourg fut représenté avec le quelconque Mein bester Feind (Wolfgang Murnberger, 2011, une coproduction de Samsa), We might as well fail, un documentaire sur les rockeurs autochtones (Govinda van Maele, 2010) et une soirée de courts-métrages qui devait se dérouler en clôture hier soir, jeudi.

Alors que peu d’invités avaient été annoncés, par précaution de ne pas devoir avouer qu’ils ne venaient pas (comme l’avait fait le prédécesseur Diractors pour chaque édition), presque chaque film a finalement été introduit par un membre de l’équipe, acteurs, réalisateurs ou producteurs, créant des échanges intéressants avec le public à la fin des projections (et au-delà, au bar...). Le public d’ailleurs le rendait bien à Discovery Zone, dont les rangs étaient de mieux en mieux fournis au fil de la semaine ; surtout en soirée, de nombreuses séances étaient pleines. Mais un des plus gros succès de cette première édition de Discovery Zone étaient sans conteste les activités pour le jeune public : projections-débats, animations, ateliers... plus de 1 500 enfants et adolescents en ont profité, ce sont des expériences inaltérables pour toute une vie, parfois même les premiers pas vers la cinéphilie ou une consommation plus critique des médias.

Le pari de la modestie dans l’approche et de l’ambition artistique dans la programmation de Discovery Zone (d’Land 16/11) a sans conteste été gagné : alors que tout le monde, les organisateurs autant que le public, était extrêmement circonspect lors du lancement, les visages se sont peu à peu décrispés au fur et à mesure que le public venait et que les découvertes des films étaient bonnes. Tout parle donc pour un Discovery Zone 2012 – qui, en s’y prenant un peu plus tôt, pourrait même encore devenir plus professionnel et attirer davantage de monde.

josée hansen
© 2017 d’Lëtzebuerger Land