La Ville de Dudelange présente sa collection inventorisée en-ligne et avec une double exposition, Coups d’œil

Passage de relais

d'Lëtzebuerger Land du 17.05.2019

La récente mise en ligne de la collection de la Ville de Dudelange à l’adresse www.artcollection-dudelange.lu, permet de se rendre compte de l’effort culturel de la ville envers ses habitants du temps où l’industrie tournait à plein et du travail accompli par Danielle Igniti pour l’art contemporain depuis un quart de siècle maintenant.

Quand on a appris que Danielle Igniti, qui dirigeait les deux centres d’art de la Ville depuis 1993, allait prendre sa retraite, on a eu peur : la municipalité n’allait-elle pas décider de fermer les galeries Nei Liicht et Dominique Lang ? Car l’art contemporain, ce n’est quand même pas la tasse de thé de tout le monde… Il aurait fallu alors entreprendre un véritable travail de deuil. Car au fil des ans, grâce à l’enthousiasme et à la force de Danielle Igniti, ces deux lieux étaient devenus incontournables pour les amateurs d’arts plastiques et de photographie contemporains au grand-duché.

Les jeunes artistes luxembourgeois y ont souvent exposé au tout début de leur carrière. Su-Mei Tse, Marco Godhino (dont le pavillon Written by water est célébré dans la presse spécialisée étrangère comme une des meilleures contributions de la Biennale de Venise cette année), Filip Markiewicz ou encore Martine Feipel et Jean Bechameil, qui ont ensuite trouvé le chemin du Casino-Luxembourg, du Mudam et de l’étranger. La qualité et l’audace des œuvres présentées a, en général, toujours été remarquable et l’utilisation des lieux inventive. On se souvient de l’utilisation plastique remarquable de l’espace pourtant difficile de la galerie Dominique Lang encore récemment par Simone Decker.

Rappelons encore que Nei Liicht a été un partenaire privilégié de Café Crème (Paul di Felice et Pierre Stiwer) lors des débuts du Mois européen de la photographie au grand-duché. Nei Liicht était devenu au fil des ans un lieu incontournable d’expositions consacrées à l’image (on y a vu Roger Wagner, Andrés Lejona, Eric Chenal, Patrick Galbats, Sébastien Cuvelier e.a.). Un des trois tirages d’une œuvre emblématique de Rineke Dijkstra, Hilton Head Island, June 24 de 1992, est actuellement exposé à Dudelange, les deux autres se trouvant au Rijksmuseum à Amsterdam et au Centre Pompidou à Paris. Ce qui place Dudelange, qui n’est tout de même qu’une petite ville de province, à un haut niveau des collections de photographie à l’international.

Ne serait la difficulté pour beaucoup de se familiariser avec l’art contemporain – mais comme toute autre discipline, qui s’y plonge y prend goût et y trouve du plaisir – ce serait oublier que Dudelange, aux heures glorieuses de son activité industrielle, considérait que « l’art pour tous » devait être à la disposition de ses habitants au même titre que la musique ou le sport et la vie associative, ce qui est l’origine de la collection.

Désormais, sur le site www.artcollection-dudelange.lu consultable en ligne, 266 œuvres pour l’instant, sont accompagnées de textes des artistes ou d’auteurs, biographies, renvoi vers des articles publiés (dont, bien sûr, dans le Lëtzebuerger Land). Danielle Igniti, assistée par Sofia Eliza Bouratsis pour la recherche et la rédaction des textes d’artistes, d’auteurs et de référence, y travaillent encore, car dans son inébranlable optimisme, Danielle Igniti a entrepris là un travail titanesque. La partie des œuvres déjà mises en ligne témoigne aussi que la Ville de Dudelange, il faut le rappeler, consacre annuellement dix pour cent de son budget à la culture, pour, à titre de comparaison, moins d’un pour-cent dans le budget de l’État. Ce qui a permis à Danielle Igniti d’acheter, à presque chacune des dix expositions par an, une œuvre pour la collection de la ville.

Quand on n’a « que » deux galeries, aux espaces réduits et qui ne sont pas des white cubes idéaux – Nei Liicht et sa série de pièces d’habitation au premier étage d’une ancienne maison de direction de l’Arbed, Dominique Lang, une toute petite gare quoi que réaménagée spécialement en galerie mais où exposer à l’étage est difficile – cette mise en ligne est une véritable aubaine, en passe de devenir un musée virtuel.

L’exposition actuelle, Coups d’œil, la première de Marlène Kreins, qui donc succède à Danielle Igniti à la tête des galeries, est une mini-introduction au site en ligne. Si à la galerie Dominique Lang, sont montrées des œuvres d’artistes contemporains dédiés à la Dudelange industrieuse – De Cadence sur ses ruines, en 2012 de Patrick Galbats, Correspondance, sublimation de la machine de production gris métal par Eric Chenal en 2007 ou encore des portraits des ouvriers d’Arcelor, posant fièrement devant l’objectif d’Andreas Böhming sur leur lieu de production en 2005 –, la ville possède dans sa collection des œuvres, de et dédiées à sa glorieuse époque industrielle. Dont un tableau et un dessin d’Auguste Trémont (Intérieur d’usine à Dudelange en 1915). On sait – mais il n’est hélas pas exposé dans Coups d’œil, que la ville de Dudelange possède une œuvre du dessinateur et graveur d’exception Frans Masereel, un ami personnel du bourgmestre. Jean Fohrmann, qui soutenait l’art et en particulier les artistes dudelangeois, dont Frantz Kinnen, Félix Glatz, Jean-Pierre Calteux.

Quelle sera désormais la politique d’expositions de Marlène Kreins (une rumeur a circulé qu’il n’y avait pas eu d’appel à candidature pour le poste ce qu’elle réfute) qui n’est pas une novice dans le domaine de la gestion artistique : rappelons qu’elle a dirigé les résidences d’artistes et la galerie de Bourglinster, les expositions du ministère de la Culture Beim Engel, qu’elle connaît Dudelange pour avoir œuvré pendant quatre ans à la galerie Gaasch et qu’elle est membre du DKollektiv, un collectif d’artistes installé au Hall Fondoucq et travaillant sur la mémoire industrielle.

La partie de l’exposition Coups d’œil à la galerie Nei Liicht montre en tout cas qu’elle continuera à mettre à l’honneur les femmes artistes – travail le plus symbolique exposé étant l’installation très clin d’œil féminin et féministe I want you / I don’t want you de 2010 de Trixi Weis – la poétique enfantine et effrayante de Jeanine Unsen avec un chaperon rouge en tutu perdu dans le bois ou la plus réaliste Eva Bertram avec 2 Ein Kind de 2010.

Les hommes photographes choisis par Marlène Kreins subliment le corps de la femme, comme dans le magnifique En plein été de 2001 de Gerson Bettencourt Ferreira ou la femme-fruits d’Andrés Lejona. Il y a aussi Jean Rault, dont on aime les extraordinaires portraits de Madame L vieillissante, nue, exposés au Mois de la photographie : son œil sociologique le situe dans la lignée des August Sander et Diane Arbus.

Marlène Kreins continuera sur la magnifique et solide base établie par Danielle Igniti et exposera dès septembre les installations d’Aude Legrand à la galerie Dominique Lang et les photographies de Carole Melchior à Nei Liicht. Elle compte aussi ajouter aux activités des galeries des résidences d’artistes, accroître les échanges avec les centres et galeries d’art à l’international. Challenge d’ouverture à l’art et de sa compréhension par le public ? Marlène Kreins est favorable à une mise en ligne d’interviews filmées des artistes et de commissaires invités sur le site des galeries pendant les expositions d’art contemporain. La partie ancienne de la collection sera également mise à l’honneur : en octobre sera ainsi présentée une rétrospective du peintre dudelangeois Dominique Lang.

Et Danielle Igniti ? Elle voit ses compétences en matière d’arts plastiques, de choix des artistes et de mise en espace en quelque sorte récompensées : elle fait désormais partie des conseils d’administration du Frac Lorraine et du Mudam. Saura-t-elle, dans une assemblée devenue très « corporate » pousser ses célèbres coups de gueule de fille du Sud ? En plus elle aurait aussi envie d’écrire « le » livre de référence sur la collection des œuvres d’art de Dudelange qui est beaucoup la sienne. Car on ne sait jamais : un site informatique peut se perdre dans un grand bug de notre monde dématérialisé.

L’exposition Coups d’œil, aux galeries Nei Liicht, rue Dominique Lang et Dominique Lang, gare de Dudelange-Ville, à Dudelange, sont à voir jusqu’au 9 juin 2019 ; www.centredart-dudelange.lu. La collection des œuvres d’art de la Ville de Dudelange est en-ligne à l‘adresse : www.artcollection-dudelange.lu

Marianne Brausch
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