Théâtre munipal de la Ville de Luxembourg

Un cadeau pour « notre peuple »

d'Lëtzebuerger Land vom 13.08.1998

De millénaire en millénaire, hommes et femmes politiques de la Ville de Luxembourg considèrent le Théâtre municipal (TML) comme un cadeau à la population. Un cadeau que pourtant le destinataire finance soi-même. Dans les années 1960, la construction du bâtiment alors jugé prestigieux et innovateur fut justifié comme approprié pour fêter le millénaire de la Ville, même si son ouverture ne put avoir lieu qu'avec plusieurs mois de retard, le 15 avril 1964, l'architecte parisien Alain Bourbonnais ayant claqué la porte en 1962 après un différend avec les maîtres d'ouvrage, non sans avoir emmené les plans.

En 1998, les superlatifs continuent: dans le petit fascicule du programme pour cette saison écourtée de 1998/99  qui ne dure que quelques mois avant que le théâtre ne ferme pour travaux le 1er janvier 1999, la bourgmestre de la Ville, Lydie Polfer (PDL) estime que le TML sera «le théâtre du troisième millénaire, tout simplement», alors que l'échevin responsable de la culture, Pierre Frieden (PCS), laisse transparaître sa vision féodale de la politique culturelle et présume qu'il serait du rôle du politique «d'élever, de chanter et d'enchanter (...) notre peuple». Selon les estimations d'une durée des travaux de rénovation de deux ans, le TML pourrait réouvrir en 2001.

Une des questions qui a le plus passionné les conseillers communaux en séance (du 29 juin) pour les discussions avant le vote à l'unanimité du projet de rénovation et d'agrandissement était de chercher un nom propre pour ce théâtre anonyme. Son ancien surnom de Théâtre du Millénaire risque d'être remplacé par une alternative de la même envergure, genre Théâtre de l'Europe, même s'ils n'ont pas pu conclure sur ce point.

Par contre, on n'a guère entendu de discussions sur le bien-fondé de cette rénovation, sur la nécessité d'investir une telle somme dans un bâtiment existant pour moderniser la technique et améliorer l'acoustique, alors que le gouvernement risque de faire construire une Salle philharmonique à quelques centaines de mètres à vol d'oiseau de là. Le bureau d'architectes allemand Gerling, spécialisé en construction de théâtres, qui a réalisé les plans, n'interviendra pas du tout sur l'esthétique de ce triste et sombre bloc monolithique, aussi accueillant qu'une forteresse. Côté rénovation, ils repeindront, échangeront les sièges, installeront de nouveaux sanitaires, referont toute l'électricité, les systèmes de sécurité. Mais ils ont par exemple dû s'engager de ne pas toucher les lustres fastueux aux cascades de strass du foyer, sous lesquels les réceptions mondaines font couler le crémant à flots.

2 rénovations du TML = 1 nouveau musée d'art

1,6 milliards de francs, c'est le double de ce que coûtera l'agrandissement et la rénovation du Musée national d'histoire et d'art. C'est aussi la moitié du coût prévisionnel pour la construction du nouveau Musée d'art moderne par I.M. Pei, un coût que le parti démocratique estima disproportionné par rapport à la plus-value qu'apporterait une telle institution, (lors des discussions parlementaires en décembre 1996). Or, si on peut se demander ce qu'un musée d'art moderne peut changer à la société, exactement la même question se pose quant au TML: Assister aux Galas Karsenty fera-t-il de nous de meilleurs êtres humains? Les opéras du Teatr Wielki polonais ou les classiques du théâtre allemand ou français joués par des troupes de seconde zone sont-ils plus intelligents ou plus enrichissants que l'art moderne de la même catégorie? C'est en tout cas ce qu'on essaie de faire croire. En ce qui concerne la fréquentation de ces deux sortes de manifestations, les théâtres avancent souvent le nombre d'abonnements vendus, bien supérieurs au nombre de sièges occupés.

On peut aussi se demander pourquoi une réception dans le futur musée Pei serait plus condamnable qu'un bal des étudiants liégeois pour le Nouvel An dans le foyer du TML? Si en 1997, la vente d'abonnements et de billets a rapporté 27 millions de francs au TML, la location de la salle en a apporté 13,5 et les locataires sont, à côté des concerts et manifestations soi-disant de bienfaisance des service-clubs, aussi la troupe du Lëtzebuerger Theater et leur programme de cabaret annuel Revue. Un spectacle populaire que le directeur Jeannot Comes préfère taire, mais qui pourtant est la seule occasion pour laquelle une grande majorité du public «va au théâtre».

En fait, le malaise essentiel du TML est l'absence de concept ou de définition de son rôle dans le paysage théâtral luxembourgeois. Essentiellement théâtre d'accueil depuis ses débuts en 1964, Jeannot Comes rêve d'en faire un théâtre de production. Qu'en est-il alors de la concurrence avec le Théâtre des Capucins? Selon Jeannot Comes, sa maison aux mille places (budget annuel: 225 millions de francs) se bornerait à l'art lyrique, aux concerts et au ballet, alors que la «petite maison» des Capucins (budget annuel : 96 millions de francs) serait avant tout une maison de production de théâtre.

Les fonctions du TML sont si nombreuses et si diversifiées qu'il s'avère extrêmement difficile de toutes les consolider. Si le Cercle artistique y organise ses Salons annuels avec un accrochage forcément médiocre, qui lutte contre la présence des lustres et des fenêtres, l'Orchestre philharmonique du Luxembourg devrait pouvoir faire entrer sa centaine de musiciens dans la fosse d'orchestre devenue trop étroite, il faut une arrière-scène et des stocks assez grands pour pouvoir travailler en permanence sur plusieurs spectacles en parallèle et des troupes de ballet doivent pouvoir répéter quelque part. Le bureau d'architectes a dû répondre à toutes ces attentes des membres des commission théâtrale ou conseil échevinal. 

Mais est-ce qu'on a seulement une idée de la demande réelle du public? Qui normalement demande en premier qu'on refasse les installations sanitaires. Ou y a-t-il seulement assez de troupes qui voudront ou pourront profiter de ces installations, alors qu'il n'y a même pas de troupe professionnelle de théâtre, d'opéra ou de ballet. Le budget annuel courant suivra-t-il? À de nombreux égards, il y a double emploi avec l'ambitieux programme d'infrastructures culturelles du gouvernement, qui prévoit des structures spécialisées pour les différentes fonctions.

Et voilà qu'on se rappelle soudain que 1999 est cette fameuses année de toutes les élections. Et que déjà à l'occasion des dernières élections communales, en 1993, l'on avait fait refaire les sanitaires. Que les rénovations avaient déjà été annoncées en 1996, mais qu'alors la bourgmestre de la Ville, Lydie Polfer, avait tout stoppé lors d'une conférence de presse pour appeler d'urgence à l'aide financière de I'État. Cette année encore, lors de la présentation des plans début juillet, Jeannot Comes relança cet appel. Il est vrai aussi que l'État ne contribue qu'avec quelque huit millions de francs sur un excédent des dépenses, en 1997, de 147 millions, mais cette participation est tout aussi minimale pour les autres administrations communales qui investissent en infrastructures culturelles.

Non pas que les investissements en technique soient complètement superflus. L'acoustique par exemple n'est actuellement pas du tout à la hauteur de la plus grande salle de concerts du Luxembourg «à vrai dire, cela ne me gêne pas vraiment, de toute façon, je n'entends rien,» dixit Pierre Frieden. L'agrandissement se fera au-dessus du bloc central et derrière le théâtre, derrière l'espace d'arrière-scène. Les changements les plus visibles seront de l'ordre de la sécurité, en matière de protection contre les incendies par exemple, et de l'accessibilité du bâtiment pour personnes handicapées. Ces nouveaux éléments seront construits en verre afin de préserver l'aspect actuel et bien connu du TML. La première étape des travaux sera celle de l'enlèvement de l'amiante: 22 millions de francs sont prévus à ce seul poste.

Plus proche d'une industrie du spectacle

Jeannot Comes aime à souligner qu'il veut entre autres faire des coproductions pour aider des musiciens et acteurs luxembourgeois à nouer des contacts internationaux et à vivre de leur métier. Un statut d'intermittents du spectacle ne plairait pourtant pas du tout aux directeurs de théâtres, comme il leur imposerait le paiement de charges patronales. Les acteurs professionnels, on préfère les emprunter à l'étranger.

En fait, la conception de théâtre du TML est désuète et démodée. On n'y fait pas de travail pédagogique par exemple, ou d'efforts pour renouveler le public autrement que par héritage de l'abonnement familial. Le ballet s'y écrit classique, la musique se décline opéra et opérette, la musique classique symphonie ou requiem. Comme Marc Olinger au Capucins, Jeannot Comes est nommé directeur à vie, ce qui encourage toujours une certaine commodité, voire passivité.

Il est flagrant que quasi toutes les discussions ou débats sur l'état du théâtre au Luxembourg ignorent tout simplement le TML, tellement sa mission est hybride et peu claire. La saison prochaine, deux petits théâtres privés bien dynamiques, le Théâtre ouvert Luxembourg et le Théâtre du Centaure, vont fêter leur 25 ans d'existence. 25 ans déjà depuis la scission des pères fondateurs des deux maisons, Marc Olinger et Philippe Noesen, avec le «parrain» Eugène Heinen.

Le jugement de l'auteur Guy Rewenig sur la scène théâtrale autochtone, en bilan de l'exposition Wat en Theater! au Musée de la Ville, dont il était le co-commissaire, (dans le magazine forum N° 185) est désabusé: «ein zerstrittenes, zersplittertes, egozentrisch abgekapseltes Häuflein, das den eigenen gesellschaftlichen Stellenwert tragisch überschätzt». Il regrette que l'exposition et surtout les discussions du jeudi n'aient intéressé qu'un public très restreint et constate, un peu amer, qu'il n'y a toujours pas de culture théâtrale au Luxembourg.

josée hansen
© 2019 d’Lëtzebuerger Land