Benchmarking

Monsieur Smith au sauna

d'Lëtzebuerger Land vom 20.05.2010

La fréquentation des centres wellness au Luxembourg ne fait pas encore partie des indices représentatifs de la « bonne santé » du pays ou tout simplement du dynamisme des loisirs. Il est donc difficile de quantifier l’importance ou le succès de ce type d’installations d’autant que leurs entrées sont souvent « noyées » dans celle des piscines et autres centres aquatiques. Ces données sont elles-mêmes rarement présentes dans les relevés statistiques réguliers du Statec. Mais les rénovations entreprises à Mondorf, Bettembourg, ou à la piscine Olympique (d’Coque), l’ouverture du Club Pidal à Walferdange et des Thermes à Strassen traduisent indirectement une attention croissante portée aux soins du corps.

Ce n’est pas un hasard si ce souci de soi corporel se développe parallèlement à l’explosion éditoriale des méthodes anti-stress, des guides de relaxation, des manuels de bien-être, des thérapies d’accompagnement et des visites chez le psy, de la panoplie des recherches intérieures et des techniques de méditation (souvent du côté des consonances asiatico-ésotériques : Tantra, Tao, Tai Chi, Chi Kung,…) jusqu’aux retraites spirituelles et autres retours complexes à la simplicité et à l’harmonieuse relation à la nature « naturelle ». Se rendre régulièrement dans un sauna est cependant une expérience véritablement plaisante et si le Luxembourg avait possédé un commissaire du peuple à la santé, nul doute que les camarades auraient inscrit dans la constitution l’obligation faite à tous les travailleurs du grand-duché d’y aller au moins une fois par an aux frais de l’État. Mais avant d’identifier ces merveilleux palais du troisième millénaire, quelques conseils pratiques.

Il ne suffit pas de se déshabiller, de transpirer quelques instants et de faire trempette pour pouvoir éprouver le plaisir simple du bien-être. Comme toutes les activités qui engagent le corps, y compris en apparence la plus simple dans le plus simple des appareils, aller au bain est une technique. Celle-ci requiert un apprentissage sans lequel, il vous sera impossible d’éprouver du plaisir. Pensez par homologie à ces fumeurs de marijuana observés par le sociologue américain Howard Becker dans son ouvrage célèbre et désormais classique : Outsiders. Fumer un joint ne s’improvise pas car on ne naît pas fumeur de Marijuana, on le devient. La compétence à bien fumer que finit par produire l’expérience du fumeur est ce qui lui permet de jouir de la drogue et d’éprouver du plaisir. Sans la bonne technique, le joint ne produit aucun effet.

De la même manière, il existe de nombreux obstacles à la satisfaction personnelle quand on entre pour la première fois dans un centre de bains. Laissons de côté la diversité des consignes et le dédale de certaines infrastructures (parkings encombrés, tourniquets à l’entrée, multitude de vestiaires à statuts différents, cascades de passages, variétés des installations) qui peuvent perturber certains et sur lesquelles nous reviendrons. Le b.a.-ba du sauna, ce n’est pas le yin et le yang, c’est le chaud et le froid. Passe encore pour les bains à vapeur ou Hammam dans lesquels la température dépasse rarement les 40 degrés ; dans les saunas, on oscille généralement entre 70 et 110 degrés et il est normal qu’on soit saisi d’un sentiment d’étouffement lorsqu’on y met les pieds pour la première fois. No panic. On peut justement se rabattre sans vergogne sur les hammams en soufflant un peu et en maudissant les tarés qui ont mis au point pareille technique. À force, vous viendrez logiquement à bout des réticences de votre corps et vous pourrez enfin mettre les pieds dans un sauna.

Le grand plaisir cependant consiste moins à transpirer qu’à recevoir une baignoire d’eau glacée au sortir de l’étuve. Ici un conseil : ne tentez pas ce genre d’expérience sans avoir le corps qui ruisselle de sueur. Vous risqueriez d’être saisi et étourdi par la différence de température. Le plaisir provient du choc vivifiant du corps bouillant et de l’eau glacée. Si votre corps n’est qu’à moitié chaud, vous n’aurez pas forcément la moitié d’un plaisir mais plutôt un vrai désagrément à cent pour cent. Il faut 10 à 12 minutes environ de sudation dans des saunas à 90-110 degrés pour être cuit à point et prêt pour le grand plongeon dans la cuve d’eau glacée (autre variante de la douche froide).

On doit répéter généralement deux, voire trois fois ce genre d’exercices – sans oublier de se reposer et de boire de l’eau entre deux étapes – pour pouvoir ressentir les bienfaits d’un sauna. Les jacuzzis, douches à jets multiples, piscines, sont des distractions secondaires au regard des vertus cent fois mentionnées de la pratique du sauna (éliminations des impuretés, amélioration de la circulation sanguine, réduction des douleurs musculaires et du stress). On n’y reste pas à demeure non plus, c’est pourquoi il est inutile de bloquer une journée entière de congés pour jouir de toutes les installations d’un centre wellness. La troisième technique à maîtriser pour prendre plaisir à la fréquentation des bains est la plus difficile de toutes. Elle concerne le costume et la conduite à adopter.

À l’inverse des centres équivalents que l’on trouve de l’autre côté de la frontière française (Amnéville), le Luxembourg a réglé la question pour vous : tout nu. Du moins dans 90 pour cent des situations. Nous étudierons le cas Mondorf plus loin. Pour le reste, il n’y a pas d’ambivalence. La nudité dans les saunas est le produit d’une double contrainte, celle de l’hygiène et de l’efficacité de la méthode. Elle est inscrite dans presque tous les règlements. La Coque rappelle à sa clientèle que « le Centre de Détente est mixte est qu’il est de rigueur de l’utiliser de manière dévêtue ». À Mersch : « le sauna et le bain vapeur se prennent dénudés. Le port d’un maillot de bain ou toutes sortes de shorts est interdit ». À Strassen, on prévient sur le site et à l’entrée du centre wellness que celui-ci est un « espace naturiste ». C’est en fait un abus de langage pour dire simplement que la plupart des gens sont nus.

L’expression « naturiste » peut prêter à confusion et bloquer là aussi votre plaisir personnel des bains et du sauna. Rien n’est moins « naturel » que le « naturisme » comme philosophie de « la nudité en commun ». Sa prétention à l’abolition des conventions sociales et des signes de distinction ne résiste pas à l’exhibition faussement égalitaire de la nudité, tant il est vrai que les corps, même nus, continuent à être marqués socialement et à exprimer l’intolérance nouvelle des tenants de l’émancipation corporelle (rejet des corps vieux, moches, trop gros ou trop maigres). Il n’y a pas plus de vérité dans un corps nu que dans un corps habillé.

Comme le rappelle avec brio l’ethno-historien allemand Hans Peter Duerr – dans une critique radicale de la théorie du processus de civilisation et du contrôle progressif des pulsions élaborée par Norbert Elias – la pudeur est constitutive de l’être humain. Évoluer nu en public ne va pas de soi et représente logiquement, pour la plupart d’entre nous, un obstacle majeur à la fréquentation des centres wellness. Chez certains d’ailleurs, il n’est pas seulement inconcevable d’être nu devant les autres, mais impossible également de se trouver dans l’obligation de croiser ou de « voir » des gens nus sans ressentir un malaise ou une gêne. C’est bien cette caractéristique on ne peut plus humaine qui a conduit le législateur et la plupart des centres à adopter des espaces dames (Mondorf, Strassen) ou des horaires ou des journées dames (Pidal, Mersch, Strassen, Bettembourg) en plus des créneaux et des espaces mixtes, en partant aussi des dispositions traditionnelles qui règlent encore les rapports hommes/femmes, notamment l’assurance du premier et sa double propension à l’exhibitionnisme-voyeurisme.

On ne se voilera donc pas plus la face que le corps en pensant que la nudité ne pose aucun problème, surtout dans la perspective qui est la nôtre : la capacité à éprouver du plaisir. Il va de soi que si la recherche de la détente et de la relaxation doit conduire au stress, à l’angoisse et à la peur panique de se retrouver tout nu, n’insistez pas et retournez chez les sous-développés d’Amnéville. C’est dommage car vous perdez en efficacité et en plaisir. Essayons donc quelques conseils pour vous aider à enfiler le costume de la nudité.

Tout d’abord, laissez aux vestiaires vos fantasmes ou vos frayeurs, les centres wellness au Luxembourg ne sont pas des lieux de rencontres pour swingers ou autres sodomites à la recherche des effets dilatateurs de la chaleur. Ce ne sont pas non plus des nids à microbes. N’oubliez pas que c’est avant d’entrer dans un sauna que l’on prend sa douche au savon et non à la sortie. Vous avez donc plus de chances d’amener vos microbes que d’en attraper, surtout si vous persistez à enfiler vos maillots de bains.

L’argument anti-naturiste de la fausse naturalité de la nudité doit être poussé jusqu’au bout. En effet, être nu n’est pas un état mais une technique. Une de plus. Savoir être nu revient à savoir porter le costume d’Adam. Dans certaines sociétés traditionnelles où la nudité est le produit de la nécessité, il existe un ensemble de convenances que l’on appelle le « mur » ou « l’habit fantôme ». C’est cet habit que vous devez enfiler – comme le font ceux qui fréquentent les centres wellness – et qui vous permet de voir sans regarder et surtout sans regarder de manière insistante. Vous n’allez pas au sauna pour vous montrer ou pour regarder les autres, mais pour votre propre plaisir.

Les règles sociales qui imposent le respect en public ne sont pas abolies dans un sauna sous prétexte que l’hygiène et le sens du soin imposent la nudité. D’autant que cette nudité est circonscrite aux installations proprement dites (sauna, hammam, jacuzzi, piscines, douches) le temps de cet usage et que les convenances vous obligent à enfiler un peignoir à peine sorti de ces dernières. « L’aisance, dit Pierre Bourdieu, c’est cette indifférence au regard objectivant des autres qui en neutralise les effets ». Pour faciliter la neutralisation de ces effets ou la construction du « mur fantôme », on peut utiliser un tiers comme paratonnerre du regard des autres. Aller dans un centre wellness avec une personne de confiance est une bonne méthode pour apprendre à porter le costume d’Adam, et pour jouir du plaisir que vous apporte cette « seconde » peau.

À tout seigneur, tout honneur. Mondorf qui pouvait se targuer de proposer en plus de son centre wellness pionnier, une piscine thermale externe et interne magnifique, est en passe de payer le prix de sa marginalité périphérique et des règles de conduite quasi schizophréniques qui semblent en être le produit. Le centre thermal renommé a en effet redéfini récemment les règles de conduites à l’intérieur du club, au point de semer la confusion chez ses clients. Il est désormais interdit de nager et d’évoluer nu autour et à l’intérieur de la piscine du club, mais il est tout aussi interdit d’entrer dans les saunas en maillot de bains ! En revanche, la tenue dans les hammams est laissée à la libre appréciation des clients.

En fait, la confusion qui règne à Mondorf est le produit de la frontière et des règles culturelles différentes qu’elle révèle. Absolument réfractaires à la nudité – à l’inverse des Luxembourgeois et des frontaliers allemands – les Français de la Moselle débarquent en masse avec leurs maillots de bain, à chaque congé scolaire lorrain, au point de renverser, par leur seule présence, les règles de conduites du club. Le sauna permet ainsi à Monsieur Smith d’élaborer une nouvelle sociologie culturelle de la frontière. On croyait le Français mosellan suffisamment germanisé et « contre-réformé » pour se sentir en affinité avec le Luxembourgeois – comme le montre par ailleurs la vieille tradition des frontaliers thionvillois – il semble que le national français ait repris le dessus sur ces « boches de l’Est » (surnom méprisant des Lorrains pendant l’exode de 1940) au point de les re-catholiciser à l’envers en en faisant des méridionaux, plus méridionaux que les Italiens du Mezzogiorno. L’usage social du corps montre une ligne de partage Nord/Sud qui passe non pas par le Nord-Est de la France (Alsace-Moselle) mais par le Luxembourg.

De toutes façons, pour les habitants de la capitale, les thermes de Strassen sont en passe de devenir la référence incontournable. À moins d’un kilomètre de l’A6 et de la sortie Bertrange, cet espace détente ouvert en février 2009 est accessible en un temps record. Bien que l’architecture affreuse oblige à détourner le regard – le centre ressemble à une soucoupe volante posée en pleine campagne et tout droit sorti des studios Dreamworks – les bâtiments sont à la fois spacieux, luxueux et modernes. À l’inverse de Mondorf et comme à Walferdange, au Club Pidal, il est possible de nager nu dans la piscine extérieure. Les périodes creuses de matinées et de débuts de semaine vous garantissent pratiquement une installation par personne. Le cadre est cependant moins joli qu’à Mondorf. On a une vue plutôt laide sur la desserte de contournement avec son flot de voitures et au loin l’horrible enseigne d’Hornbach, les bricoleurs du dimanche. Parfois, quand les vents soufflent dans votre direction, les effluves des citernes Q8 viennent vous chatouiller les narines.

Plus protégés et mieux organisés autour d’une petite place et d’une piscine en forme de cercle, les saunas extérieurs du Club Pidal sont très relaxants. Une musique accompagne systématiquement un jeu de lumières tamisées. On attend avec impatience les futures extensions du centre même si sa situation géographique le dessert. Pratiquement introuvable, au fin fond de Walferdange, le long de l’Alzette, il se trouve sur l’axe nord, le plus congestionné de la ville. Il est donc déconseillé pour tous les résidents de la partie sud et ouest de la capitale. Le temps de conduite pour le retour risque fort d’évaporer en stress, toute la relaxation que vous venez d’emmagasiner.

Bien que ne possédant pas les réalisations extérieures de Pidal et surtout de Strassen, l’espace sauna entièrement rénové de La Coque est cependant magnifique. Conçu dans la foulée de la piscine olympique comme un espace de recomposition des sportifs de hauts niveaux, le centre possède des installations de toute beauté et surtout, petite cerise sur le gâteau, la seule cabine à neige de tout le Luxembourg. Il y fait moins 14 degrés et on trouve de la neige au sol et sur les parois. Il n’est pas possible de s’y rouler, mais on peut la saisir et frotter son corps avec. On y devient Finlandais le temps d’un sauna comme d’autres Luxembourgeois deviennent Italiens le temps d’un film au festival de Villerupt. Le parking est une dépense supplémentaire qu’il faut intégrer et qui pénalise le lieu au même titre que le Badanstalt de la rue des Bains, nettement plus petit dans ses installations.

Pour éviter ces désagréments et tant qu’à emprunter l’axe nord, il vaut mieux aller au-delà de Kirchberg et de Walferdange en direction de Mersch où la ville a construit au pied d’une colline un très beau centre aquatique, le Krounebierg. L’espace wellness se trouve au second étage. Il est entouré d’une terrasse au revêtement en bois qui fait le tour de l’installation. Les cabines de sauna comportent des petites fenêtres qui laissent passer la lumière du jour et permettent une vue sur le paysage. Il n’y a pas de piscine extérieure, mais on entend le gazouillis des oiseaux et on respire à la fois les senteurs des saunas et les odeurs des plantes de la terrasse. Excentré, au même tire que Mondorf, il propose cependant les tarifs les moins chers avec un forfait trois heures à 12,50 euros contre 14,50 à Strassen (mais 10 euros à Bettembourg au centre entièrement rénové An der Schwemm). À Pidal, on acquitte un forfait pour toute la journée de 16,50 euros. Il est de 15 euros à la Coque (mais sans le coût du parking). Quant au premier prix à Mondorf, il atteint un minimum de 19,5 euros pour une matinée. De Bettembourg à Mondorf, du simple au double, même les amateurs de sauna ne sont pas égaux devant la nudité.

Fabrice Montebello
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