La liberté comme provocation

Reclaim ze Kinnekswiss

d'Lëtzebuerger Land vom 20.05.2010

Cela ne manque pas : même les parents qui furent les plus babas-cools durant leur propre jeunesse s’inquiètent lorsqu’ils apprennent que leurs enfants adolescents passent leur temps libre à la Kinnekswiss, ce pré majestueux dans le parc municipal, en plein cœur du centre-ville à Luxembourg. La Kinnekswiss a mauvaise réputation, alors que passer son temps à glander ou lire, jouer et discuter, dormir ou se chamailler en plein air pourrait être un passe-temps aussi inoffensif que bon marché. Alors, qu’est-ce qui inquiète autant ?

La jeunesse comme problème Depuis qu’un jeune de 21 ans ayant abusé de l’alcool est décédé à Nantes, lors d’un de ces « apéros géants » organisés sur Facebook, qui rassemblent spontanément des milliers de jeunes rameutés par ce réseau social informel, la presse et les pouvoirs publics hexagonaux en appellent à la répression, à la prohibition, à ce que le législateur interdise, au choix, l’alcool, les fêtes, Facebook ou les jeunes... Avant les « apéros géants », c’étaient les raves parties illégales qui furent chassées à travers champs et tunnels abandonnés. Peut-être que les rassemblements paisibles de jeunes à la Kinnekswiss sont un peu la version grand-ducale de cette recherche d’une « apothéose collective » comme l’appelle la sociologue Monique Dagnaud (Libération du 14 mai). Rien qu’en se rassemblant, les jeunes inquiètent.

« Il y en a de partout, il y en a même qui descendent de Wiltz pour venir sur la Wiss, » raconte Léa1. Ses parents à elle ne voient pas de problème à ce qu’elle y aille, « parce qu’ils me font confiance ». La phénomène de la Kinnekswiss s’amplifie d’année en année, aux premiers rayons de soleil, cela se remplit, de petits groupes qui discutent, des amoureux, des saltimbanques, des businesspeople qui pique-niquent entre midi et deux, quelques punks à chiens, pour le folklore, et surtout beaucoup de lycéens qui sont là dès la fin des cours, et ce à partir de l’âge de la septième. « Il y a moins de dix ans, se souvient l’échevine écolo responsable des parcs de la capitale, Viviane Loschetter, il y avait des panneaux ‘ne pas marcher sur la pelouse’ à la Kinnekswiss. Mais nous considérons que c’est le ‘salon de la capitale’ et que tout le monde doit pouvoir en profiter. Que les jeunes s’y retrouvent ne peut donc que nous réjouir. »

Quelle criminalité ? Ce qui fait peur aux adultes à la Kinnekswiss, c’est cette liberté des jeunes, leur attrait pour la déviance aussi. Mais le fait que la mémé en tailleur deux pièces, foulard Hermès et sac Vuitton ait peur de la provocation du punk aux cheveux verts et blouson clouté ne peut pas amener ce dernier en prison. Il faut que jeunesse se passe, la transgression des codes du monde adulte fait partie de cette évolution. Pour beaucoup de jeunes, la liberté et la tolérance prônées par la majorité des punks est forcément attrayante.

Certes aussi, il y a eu une scène de dealers de drogues dures, essentiellement originaires d’Afrique de l’Ouest – on se souviendra de la descente symbolique de l’ancien ministre de la Justice Luc Frieden (CSV) sur les lieux, ayant trouvé comme par hasard, un paquet de haschich dans un buis, devant les caméras des médias locaux – « mais cette criminalité-là, nous l’avons complètement éradiquée il y a trois ans, » affirme Kristin Schmit, commissaire divisionnaire de la police dans la capitale. Aujourd’hui, elle n’est pas vraiment inquiète en ce qui concerne la situation de sécurité à la Kinnekswiss.

Des caméras de surveillance du système Visupol sont branchées non-stop, avec une attention accrue aux moments de pointe, dès qu’il fait beau ; les surveillants alertent la police lorsqu’ils constatent des mouvements ou personnes suspects. Durant les phases de beau temps, surtout en été, la police de proximité fait des rondes régulières sur place aussi. Puis il y a encore de la consommation d’alcool, mais ceux qui en boivent ont quasiment toujours plus de seize ans, l’âge légal. Le narguilé ou chicha est très populaire aussi, mais ce n’est que du tabac, tout à fait légal – bien que sa consommation par le narguilé soit beaucoup plus nocive. Et il y a de la cosommation de cannabis et de marihuana, toujours illicites, mais les dealers ne sont pas offensifs, ne vont pas à la quête du client, et le phénomène est le même partout où il y a des jeunes.

« Nous ne voyons pas vraiment de risque sur la Kinnekswiss, dit encore Kristin Schmit. Ce que nous constatons surtout, ce sont ce que nous appelons des ‘incivilités’, des utilisateurs qui laissent traîner tous leurs déchets sur place ou cachent des tessons de verre, dangereux lorsqu’on s’assied dessous. » Ce à quoi Viviane Loschetter ajoute : « Je me bats énergiquement contre les insinuations selon lesquelles ce ne seraient que les jeunes qui ont une telle attitude. Nos expériences récentes par exemple près des stations de recyclage, où les gens jettent tout et n’importe quoi à côté des containers, prouvent que c’est un comportement récurrent des adultes ». À côté des parcs et espaces verts, Viviane Loschetter est aussi responsable du service d’hygiène et rend compte du travail des deux équipes qui font deux tournées, midi et soir, pour remettre la pelouse en état. « D’ailleurs, je crois que le pré serait encore nettement plus accueillant si nous ne devions pas mettre une poubelle tous les deux mètres. »

La nature a horreur du vide La meilleur réponse des politiques libéraux à cette impertinente liberté des jeunes, ayant essayé d’échapper pour quelque temps à la surveillance du monde adulte est donc d’occuper ce vide par des offres d’activités « pédagogiques ». Cet été encore, la Ville de Luxembourg offrira, pour la quatrième année consécutive, des activités sportives et ludiques, sous la surveillance d’animateurs et de moniteurs, dont beaucoup sont des étudiants en quête de job estival (du 25 juin au 12 septembre). En outre, la Kinnekswiss fait régulièrement partie des parcours d’art ou de design en espace public, comme si ces drop objects pouvaient faire sens, ou au moins signifier que l’espace n’est pas abandonné.

Punks VS bourgeois La principale provocation des jeunes, celle qui entraîne ces réactions enragées de certaines parties du grand public et des papiers racoleurs dans les médias à grand tirage est donc de ne pas être comme eux, d’avoir leurs propres codes vestimentaires et sociaux. Et pourtant, ils se coulent aussi dans un moule : les filles ont toutes les cheveux longs avec une frange en mèche, un legging, des baskets ou des chaussures à talons hauts et une chemise à carreaux, les yeux pleins de rimmel noir et le portable toujours en main. Mais la plupart d’entre eux sont parfaitement inoffensifs et paisibles, les quelques provocateurs prônant un changement de société, l’anti-consumérisme, les libertés individuelles ou simplement le droit à la débauche font plus de peur que de mal. Et mai 68, c’était quoi d’autre ?

« Notre mission n’est certainement pas de délocaliser des gens, » affirme Christophe Mann, responsable du service streetwork de la Ville. Il connaît les demandes qui sont souvent formulées à leur encontre, du public, de certaines commerçants ou de politiciens qui se font les porte-paroles d’un discours sécuritaire, que ses collaborateurs fassent disparaître les groupuscules de jeunes qui s’installent aux endroits les plus agréables de la capitale. « Nous n’avons pas la compétence de contrôler des personnes, voire de les faire déguerpir. Et ce n’est pas notre mission. Nos collaborateurs offrent une aide à des personnes en détresse, dont elles profitent si elles en ont envie, c’est tout. »

Mais dans un pays où tout est de dimension réduite, où donc les pouvoirs publics sont persuadés de pouvoir tout contrôler, où la vie publique est régie par un carcan très serré de règles et d’interdictions, il est évident que rien que le fait d’y échapper pour quelques instants par jour peut être ressenti comme une provocation. Tout comme il est évident que les adolescents, dans leur quête d’émancipation et d’indépendance, vont chercher ces espaces de liberté (conditionnelle) comme des bouffées d’oxygène.

1 Nom changé par la rédaction.
josée hansen
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