Kosyo Minchev

Le silence des agneaux

d'Lëtzebuerger Land vom 20.05.2010

Sculptures et dessins d’une multitude de têtes d’agneaux en aquarésine dans la galerie. Le troupeau est ici désolidarisé, le berger s’est égaré dans la plaine, les agneaux se sont éparpillés dans toutes les directions. C’est la seconde exposition monographique de Kosyo Minchev à la galerie Beaumontpublic, qui fête cette année ses 25 années d’existence. L’artiste bulgare (né en 1969), ancien assistant de Jeff Koons, vivant à New York depuis douze ans, avait en 2007, exposé des crânes de squelettes en résine polyuréthane déformés dont les résidus de cervelles coulaient comme du chocolat fondu et réalisé des tableaux de silicone tactile.

Il avait aussi montré, en 2006, un buste d’Hitler dont la moustache avait été arrachée par la mâchoire de l’artiste. Nous retrouvons les tableaux de genre dans l’exposition The Magnitude of the Lamb, comme chez l’antiquaire, petites marines et paysages d’une fraîcheur palpable, tout droit sortis de l’atelier, se jaugent sur le comptoir. Les agneaux, eux, restent impassibles et semblent augurer un drame à venir, un isolement fatal dans l’épisode biblique, une fragmentation blasphématoire provoquée par la perte du guide, la tentation du veau d’or par la foule en délire.

Le titre de l’exposition se réfère à l’énergie de l’image de L’Agneau mystique, une peinture-phare pour les artistes contemporains encore au­jourd’hui depuis les représentations de maîtres anciens tel le polyptyque de l’adoration réalisé par les frères Van Eyck en 1432. « Le sujet de cette exposition La Magnitude de l’agneau renvoie à la magnificence, à la magnitude et à la part mystique de l’agneau. J’ai voulu développer une atmosphère spécifique de mysticisme ». C’est l’histoire de brebis perdues dans la nature qui ne savent plus qui croire. Chez Kosyo Minchev, tout est histoire de proies et de loups, de faibles et de forts, de bons et de mauvais. Une tension dramatique est produite par la disposition des têtes dans l’espace d’exposition, chacune différente, toutes identiques appartenant à une même famille, dessins au fusain savamment exécutés, contrastant avec les volcans en éruption des paysages imprimés sur silicone, sonnant comme un avertissement, de la colère de Dieu à l’explosion contemporaine des cendres d’un volcan islandais paralysant tout sur son passage, tentative rêvée de terroristes sur l’espace européen.

Le vocabulaire de Kosyo Minchev emprunte au maniérisme, au macabre, à l’imagerie du Romantisme. « Mes influences sont avant tout portées sur la recherche de la définition des grandes valeurs perdues, elles se partagent entre un retour vers les Grecs anciens, pour remonter à la Renaissance avec Leonard da Vinci, l’idée du corps souffrant chez Dürer, retrouvée dans ses autoportraits, au Romantisme, mais aussi de la peinture d’Edouard Manet ». L’exposition contient d’ailleurs des portraits anonymes inquiétants de corps en déperdition. « Je peins des paysages à partir d’images collectives que je récupère dans différentes sources comme Internet, la mémoire, la réalité et je les sélectionne ensuite. Pour la sculpture, j’utilise des études que je traduis de manière inconsciente dans l’objet sculpté ». L’œuvre de Kosyo Minchev est aussi une recherche de vérité : « J’essaie de découvrir s’il existe une ou plusieurs vérités, c’est une volonté de retrouver le vieil idéalisme perdu à travers l’Histoire, de Platon aux Grecs anciens, de Kant, Schopenhauer à Nietzsche et de le réactualiser dans le monde globalisé. J’espère que ce n’est pas une simple illusion, mais je crois qu’il doit exister une continuité de l’Histoire. C’est ce que j’essaie de révéler et d’exprimer ».

Il est possible de détecter une certaine dose d’ironie dans le travail de Kosyo Minchev permettant de relativiser l’état du monde, comme le fait de toucher les peintures de silicone, de les palper comme la chaire d’une poitrine augmentée par la chirurgie esthétique. « J’utilise l’ironie dans mon travail, j’aime impliquer le comportement des gens, mais cela ne doit pas faire perdre du regard que la vie doit être prise très au sérieux, il n’y a pas d’ironie dans la mort ». Kosyo Minchev est certainement un grand sculpteur, habile et perfectionniste. Il n’en est pas moins aussi un peintre sur silicone, comme autrefois les grands sculpteurs gravaient sur eaux-fortes afin de diffuser au mieux leur travail. Glacier et images de montagnes dans ses « peintures molles » font voyager au travers de grands paysages en trois dimensions, comme autant de voyages et de quêtes ancestrales à la recherche de la Vérité.

Kosyo Minchev, The Magnitude Of The Lamb – La Magnitude de l’agneau, jusqu’au 26 juin chez Beaumontpublic, 21A, avenue Gaston Diderich à Luxembourg ; ouvert du mardi au samedi, de midi à 18 heures ; plus d’informations par téléphone : 46 23 43, e-mail : b
Didier Damiani
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