Entre loisirs et professionnalisation : un entretien avec trois membres de Inborn! sur leur expérience californienne, leurs ambitions et leur nouveau disque, Persona, qui sortira le 4 juin

Leisure or not ?

d'Lëtzebuerger Land du 26.05.2011

d’Lëtzebuerger Land : Que de chemin parcouru pour Inborn depuis neuf ans. Maintenant, vous avez pris la décision de faire le grand saut : se lancer dans la musique et ne plus la vivre comme un loisir.

BT : Oui, nous avons tous arrêté nos études.

MT : Mais il faut savoir que, pour la plupart d’entre nous, ce choix d’une voie artistique a toujours été une évidence. Cédric savait qu’il ferait de la musique ou serait écrivain, quant à moi, ce serait acteur ou musicien. La chance d’avoir des parents compréhensifs et qui flirtent avec les milieux artistiques a bien fait passer la pilule.

CK : En 2002, à nos débuts, nous étions extrêmement isolés. Nous sommes issus du Nord du pays et la plupart des groupes marquants provenaient du giron de la Kulturfabrik, donc le Sud. C’était frustrant pour nous.

BT : C’est devenu un atout aussi, d’être isolé. Cela nous a rendus forts et nous a donné de la persévérance, qui nous a bien été utile par après. Nous nous connaissons depuis la maternelle ou le lycée, ce qui en dit long sur la force du lien qui nous unit et nous a permis de passer au travers de galères comme Bruxelles, où nous vivions à quatre dans une pièce et répétions dans une autre.

Il y a quelques semaines est sorti sur nos écrans le documentaire sur la scène locale We might as well fail de Govinda Van Maele, qui montre aussi le côté dérisoire et incertain du « cirque rock » vu au travers des trajectoires des groupes suivis. N’avez-vous pas peur de revivre cette version moderne du mythe de Sisyphe ?

CK : Plutôt que Sisyphe et ses déboires, nous nous sommes beaucoup projetés, ces derniers temps et plus particulièrement pendant l’enregistrement, dans Fitzcarraldo (ndlr : film de Werner Herzog, où Fitzcarraldo, joué par Klaus Kinski, veut hisser un bateau par-dessus une colline afin de construire un opéra au beau milieu de la forêt amazonienne). Combien de fois ne nous sommes pas dits : « Il faut faire passer le bateau au-dessus ». C’était notre but ultime. Voir ce qui se trame de l’autre côté du mur.

MT : Il faut tenter sa chance. Si tu ne t’investis pas un maximum dans ce que tu fais, l’impact ne sera que moindre. Ça passe ou ça casse, mais nous sommes convaincus du bienfondé de notre entreprise.

Ce qui joue en votre faveur, c’est votre âge, relativement jeune (oscillant entre 23 et 25 ans), et l’expérience accumulée pendant huit ans. D’ailleurs, la plupart des groupes locaux plus ou moins confirmés ont de la bouteille (comme Eternal Tango, Baby Oil ou Mutiny on the Bounty).

CK : Les groupes ont besoin de temps pour se trouver tant au niveau sonore qu’au niveau identitaire. Il nous a fallu longtemps et quelques paliers pour nous trouver. La stagnation n’a jamais été une option. C’est vrai qu’au début, les influences se remarquent plus directement et facilement, avant de devenir plus latentes. Mais la musique la plus tangible reste celle qui est la plus personnelle.

BT : Nous avons eu la chance de commencer tôt. Grâce à cela, nous voyons notre enregistrement avec Ross Robinson pas comme la dernière chance, mais plutôt comme une opportunité en plus. Avec quelques années de plus, il est possible que l’on pencherait plutôt vers le quitte ou double.

Dans ce long processus, quel est ou a été le rôle de Ross Robinson ?

CK : Avec Ross Robinson, notre identité collective s’est encore affinée, ce qui a eu aussi des conséquences dramatiques.

BT : En fait, après chaque prise, il demandait à chacun ce que signifiait pour lui le morceau que l’on était en train d’enregistrer, histoire de peaufiner le feeling commun. Au début, chacun réagit différemment, puis peu à peu il y a une vision commune qui s’établit. Il faut savoir qu’au cours de six semaines qu’a duré l’enregistrement, d’octobre à novembre 2010, le rythme de travail a été énorme. C’était loin d’être des vacances.

MT : Une fois l’enregistrement de batterie mis sur bande et sans clic, le reste a été assisté par ordinateur. Avec l’aide de Ross, nous avons pu expérimenter au niveau des textures. Toutes les guitares ont été doublées par des synthétiseurs, donnant ainsi une toute autre profondeur à l’album. Ross pense que la musique doit vivre et pour être vivante, il faut ces petites variations de rythme. Ce qui donne à l’album un flow naturel et non mécanique.

La collaboration se poursuit-elle ?

CK : Oui, Persona sortira en partenariat avec I am Recordings, le label de Ross. Nous avons créé également notre propre structure, Dorothy Hale Records, qui accueillera aussi des projets annexes.

Dorothy Hale est aussi le personnage central de votre album.

CK : En effet, tout part d’une peinture de Frida Kahlo, Le suicide de Dorothy Hale, dont j’avais une reproduction dans ma chambre d’étudiant. J’étais obsédé par l’histoire de cette icône des années 1920-30. Cette superbe femme aux talents d’actrice plutôt limités est devenue une espèce d’aimant du Tout-New York avant de se suicider. J’ai trouvé ce personnage très fort dans sa lucidité face à la superficialité de son entourage et de son époque et dans sa détermination à préférer un sort funeste. Ce refus mis en perspective avec la récente prolifération des réseaux sociaux sur la toile a mis en place le thème sous-jacent de l’album : Le conflit entre l’irritation et les possibilités de Facebook et consorts. Ces réseaux sont le dernier simulacre, où l’essence se perd, devant cette réalité virtuelle du paraître et la perte d’émotion inhérente.

Une fois l’album lancé, quels sont vos projets ?

CK : Nous avons intégré un nouveau membre Jan, multi-instrumentiste préposé aux claviers, qui tient un studio en Allemagne.

BT : Nous avons trouvé un booker en France, Jerkov. Nous sommes en train de mettre sur pied deux tournées, l’une directement après la release avec des dates en Allemagne, en Autriche et à Londres. Puis, la deuxième partie d’octobre à décembre, où grâce aussi à Music LX, nous avons dégotté des showcases, dont un à New York.

CK : Récemment, dans le Nord du pays, nous avons trouvé un hangar comme salle de répétition, que nous avons baptisé « The Fiction », et c’est devenu notre quartier général depuis nous y avons tendu une tente militaire. C’est aussi un lieu de rassemblement vu qu’on y organise des reactor parties régulièrement, où nous souhaitons inviter des gens par le bouche-à-oreille et y proposer des concerts qui sortent de l’ordinaire. Un peu comme l’épopée de la Factory d’Andy Warhol et du Velvet Underground…

La release party de Persona à la Kulturfabrik le 4 juin se fera en compagnie de Hal Flavin, The Crime et des anglais Rolo Tomassi. Pour plus d’informations : www.myspace.com/iamrecordings, www.inborn-band.com, www.myspace.com/inborntrance.
David André
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