Discovery Zone – Luxembourg City Filmfestival : l’envers du décor

Zone rouge

d'Lëtzebuerger Land vom 26.05.2011

Expérience passionnante par essence, la réalisation d’un nouveau festival cinématographique porte nécessairement son lot de souvenirs et d’anecdotes. Difficile, dans le flot de moments et d’émotions, de faire un quelconque tri, de s’exprimer à titre personnel sur ce qui fut, avant-tout, une aventure collective. La présente tentative n’a d’autre ambition que de retranscrire un vécu forcément personnel et subjectif sur cette semaine « pas comme les autres ».

Lundi 18 avril Première action concrète du festival : sur les conseils du scénariste Frédéric Zeimet, des participants découvrent les règles de narration cinématographique, avec l’ambition de produire leur propre scénario. La machine est lancée.

Mercredi 20 avril À une semaine de l’ouverture du festival, l’annonce tombe : Tim Hetherington, co-réalisateur de l’un de nos documentaires coup de cœur, Restrepo, est tué en Lybie. La trajectoire de l’un des plus grands reporters contemporains croise celle d’un obus, l’équipe accuse le coup. Saluer la mémoire d’un grand du journalisme par voie de presse et risquer d’être taxé de récupération ou garder le silence ? Pour ses proches la question ne souffre d’aucune ambiguïté : il faut faire connaître son travail. Difficile d’enchaîner.

Pourtant l’enthousiasme d’Orsolya Török-Illyés, actrice principale de Bibliothèque Pascal, réussit à faire remonter la température. Elle nous annonce sa venue en famille, avec son mari, le réalisateur du film, Hajdu Szabolcs, et ses enfants. Les films ayant été confirmés tardivement, les invitations aux acteurs et réalisateurs le furent égalemement. Nev (personnage principal de l’incroyable docu-fiction Catfish) essaye de concilier sa venue avec d’autres obligations, Zrinka Cvitesic (Na Putu) confirme puis devient incertaine, en raison d’un rôle principal sur un Tolstoï que l’on vient de lui proposer. Les joies du direct.

Lundi 25 avril Tous les regards sont tournés vers la météo et des prévisions très fluctuantes Pour faire pencher la balance, l’équipe envisage un moment une danse de la pluie, celle-ci ayant tendance à booster les fréquentations en salle.

Mardi 26 avril Alors que les trois coups n’ont pas encore été frappés, le débat s’anime autour de la soirée de clôture, réservée aux courts-métrages. Malgré la volonté collective de concentrer le festival sur les lieux de diffusion du centre-ville (Cinémathèque et Ciné Utopia), les attentes en matière d’accueil des différents porteurs de films – trois premières ayant notamment été programmées à cette occasion – nous conduisent à changer notre fusil d’épaule. Pour répondre à toutes les demandes, la sagesse nous conduit à nous rabattre sur le complexe Utopolis du Kirchberg.

Mercredi 27 avril C’est avec un jour d’avance sur l’ouverture officielle qu’arrive notre premier invité : Wolfgang Murnberger, le réalisateur de la coproduction luxembourgeoise Mein bester Feind. Un atterissage sous un soleil radieux, tant pis pour les prévisions et la danse de la pluie. Alors que ses deux films les plus récents sont projetés successivement devant un parterre visiblement heureux de préchauffer le festival, la première véritable alerte d’une semaine qui s’annonce chargée tombe : Le DCP (format de copie numérique qui remplace progressivement la pellicule) de Cave of forgotten dreams (Werner Herzog) qui devait nous parvenir d’un autre festival est mort. Si ce festival vient d’être privé de son film d’ouverture, il nous reste une chance : profiter du décalage horaire pour contacter le producteur aux USA, faire réaliser et acheminer en urgence une nouvelle copie. À cette cascade s’en ajoute une autre : trouver un billet d’avion pour Joachim Rafaelsen, acteur phare de Happy Happy. Prévenu la veille, il s’annonce prêt à sauter dans un avion pour être là à l’ouverture.

Jeudi 28 avril Le cycle jeunes publics donne le coup d‘envoi : Claude Grosch et Luc Otter présentent Rose et Violet. Une grande émotion s’installe lorsque ces travées d’enfants dévorent dans un silence de cathédrale cette œuvre d’animation. Une salle plus loin, l’historien du cinéma Paul Lesch a la lourde tâche de présenter Restrepo dans ce contexte si particulier. Les ados sont fascinés, le premier d’une série de débats critiques prend forme.

La Fabrique d’Images et le Studio 352 accueillent de jeunes visiteurs lors d’une tournée des studios d’animation. Pendant ce temps, Utopolis se prépare à recevoir la soirée d’inauguration. Premier screening test du film d’ouverture, arrivée de la représentante du film et de son co-producteur : Jack Arbuthnott. Première grosse angoisse : y aura-t-il trop de monde ou trop peu ? Il y a autant d’avis que d’interlocuteurs jusqu’à ce que le constat soit fait en salle : le public est là, chacun a une place. Arrivée des officiels, discours enthousiastes, mise au noir, générique… première expiration en 48 heures. À la sortie, les discussions s’engagent autour du film d’ouverture : trop « américain » ou « fabriqué » pour les uns, « génial » ou « unique » pour les autres… Yves Ringer, producteur d’À pas de loup et Joachim Rafaelsen sautent avec délectation dans l’arêne au cours d’un cocktail libérateur.

Vendredi 29 avril Nuit courte, sprint jusqu’à Utopia pour assurer l’accueil des nombreuses classes venues assister à la projection d’À pas de loup. « Un film pour enfants qui n’est ni un dessin animé, ni un film d’animation, » explique Yves Ringer à des salles pleines à craquer. Dans la une, l’école luxembourgeoise. Dans la deux, l’école française.

Dans les deux, le même silence au premier tour de bobine. Nouveau moment de vérité vers 19 heures, avec le lancement simultané de deux films et d’un documentaire, This prison where I live, en présence de son réalisateur : Rex Bloomstein. Une affluence plus qu’inégale qui fera craindre le pire, jusqu’à une rassurante séance de 22 heures. Une heure du matin. À la radio, on annonce une météo « record » et la course aux canards dans la Pétrusse. Changement de fréquence.

Samedi 30 avril Profitant de l’inauguration du Cercle Cité, l’atelier Five Seconds offre une nouvelle dimension aux smartphones, transformés par Bruno Baltzer en outils de création audiovisuelle. Fille fugueuse à l’écran, Wynona Ringer (À pas de loup) profite du week-end pour ralier Luxembourg avec son père, le réalisateur Olivier Ringer. Le temps d’une balade dans le centre-ville, elle est reconnue par des spectateurs des séances scolaires ayant précédé son arrivée. Journée chargée avec l’organisation conjointe, au Ciné Utopia, d’une projection-débat du documentaire sur le rock luxembourgeois We might as well fail et d’une soirée Balkans complétée par un concert de Selma [&] B Invention.

Invités à présenter leurs séances respectives à la Cinémathèque, Joachim Rafaelsen et Hajdu Szabolcs rejoignent le cocktail commun pour ce qui restera comme une longue, longue, longue soirée. Alors que le public des Balkans dame le pion aux rockeurs dans la discipline du pillage de bar, l’acteur et le réalisateur devisent cinéma – Hajdu Szabolcs tirant un bilan dramatique de la situation politico-culturelle en Hongrie –, envisagent des collaborations et ferment la boutique. Un véritable moment de festival, avec son lot de fou-rires, de qui-proquos et d’invités chancelants.

Dimanche 1er mai Le Grec Christos Stergioglou, père ayant condamné sa famille à la détention dans la maison familiale via le délirant Canine, arrive à l’aéroport. Un touch’n’go qui ravit l’équipe, tant ce film grinçant a marqué les esprits. Aussi délicieux à la ville qu’ignoble à l’écran, il rit de ses propres fatéties lors de la projection à la Cinémathèque et lance à l’étouffée : « J’ai un problème avec ce film. C’est l’un de mes préférés mais c’est quelque-chose d’inavouable, parce que je joue dedans ». Grec, curieux et visiblement résistant, Ploutarchos Sakellaris, le Vice-Président de la BEI, était de la séance. Une discussion aussi improbable que conviviale s’engage, le genre de rencontres « que seul un festival est à même de produire » se plaît-on à croire.

Lundi 2 mai Oussama Ben Laden est mort, troisième projection de Restrepo le soir même. « La boucle est bouclée » entend-on au petit déjeuner. A 9 heures du matin, le Scary Guy tatoué du documentaire sur la tolérance Scary-Furchterregend devient l’idole de toute une salle. Agglutinés autour de cette montagne de tatouages et de piercings, les spectateurs ne le laissent partir qu’au terme d’une interminable discussion. L’un des grands moments d’émotion de cette semaine.

En soirée, les représentants du Comité artistique, du Comité cxécutif et de la Coordination, assistés par de précieux bénévoles et stagiaires continuent une rotation engagée en début de festival, chaque film faisant l’objet d’une présentation. Un outil de convivialité qui tend, également, à renforcer le sentiment d’appartenance à une équipe, certes protéiforme, mais indéniablement solidaire.

Mardi 3 mai Place du Théâtre, le Crazy Cinématographe fait le plein. Des meutes d’enfants déchaînés passent des projections aux différents ateliers ou, de bruitages en effets spéciaux – dans des espaces aménagés au théâtre des Capucins et à la Cinémathèque –, ils passent d’un côté à l’autre de l’écran. Moment de stress pour l’équipe jeunes publics, moment de respiration pour ceux qui s’apprètent à sprinter jusqu’à la clôture, moment d’exposition pour Olaf Saumer, venu présenter à des adolescents sont œuvre sociétale, Suicide club, moment de découverte pour les passagers de l’atelier Anima(c)tion à destination des lieux de production du Studio 352.

Mercredi 4 mai J-1 avant la clôture. Les premiers réalisateurs de courts-métrages arrivent, soufflant déjà un vent de fin. Alors que l’on avait presque oublié qu’un festival est aussi fait de contretemps, la copie du documentaire (fiction ?) Catfish fait des siennes. Quinze minutes de re-cablâge et un public particulièrement patient plus tard, retour à la normale. Une jolie improvisation à mettre au crédit des projectionnistes de la Cinémathèque.

Jeudi 5 mai Il est déjà l’heure de se pencher sur les chiffres, la presse est aux aguets. Premiers bilans, appelés à être livrés lors des discours de clôture. Précieux moment de détente : la réception du réalisateur allemand York Fabian-Raabe à l’aéroport. L’auteur du splendide (et auréolé) court-métrage Between heaven and earth atterrit, armé de toute sa bonne humeur. Curieux sur l’identité et l’histoire du Luxembourg, intéressé, même, à se rendre à la bibliothèque pour collecter des éléments d’information sur le quotidien du pays dans un siècle précédent – afin de préparer une adaptation d’un Lovecraft qui pourrait le reconduire sous nos frontières –, il complète parfaitement cette brochette d’invités dont les dénominateurs communs furent la gentillesse et la disponibilité. L’un des avantages, probablement, de ce pari sur des œuvres et des créateurs en développement de carrière.

Autre moment de décontraction dans ce sprint final, l’arrivée d’une ouvreuse pour le moins originale : Corrine. Son style « singulier », son état de stress permanent – chute dans les escaliers bobines de films en main comprise – et ses affirmations audacieuses « Il y a trop d’invités ce soir, c’est deux personnes par siège, mes minoux » posent l’ambiance. Invitée à « ne pas bercer dans le trash » elle entame un strip-tease lors de l’entrée en fonction du modérateur de la soirée, Gabriel Boisanté, et chahute poliment les officiels. Ultime mise au noir, lancement du Double saut de Laura Schroeder en présence de la réalisatrice. Les titres s’enchaînent, York Fabian-Raabe s’offre un énorme succès d’estime, Vicky Krieps surprend la salle par son interprétation impeccable dans le Legal.Illegal. d’Eileen Byrne…

Les réalisateurs se relayent au micro, les images aussi, la fin approche, inéluctable. Un dernier regard sur une salle bien garnie, même pas le temps de remercier les projectionnistes pourtant à l’origine d’une véritable prouesse – l’enchaînement des formats de copies pouvant être assimilé à quelque-chose de l’ordre du décathlon – et il est déjà l’heure de se diriger vers l’espace réception. Corrine est déjà aux platines, les copies sont déjà dans les sas de retour et l’aventure Discovery Zone entre les mains de ceux qui doivent décider de son avenir.

L’auteur, collaborateur régulier du Land, est le responsable programmation et communication de Discovery Zone.
Alexis Juncosa
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