Festival de Cannes : la grosse machine

Pas de panique au village

d'Lëtzebuerger Land vom 26.05.2011

Imaginez le plus grand festival de cinéma au monde. Imaginez le plus grand marché du film au monde. Imaginez le deuxième événement médiatique après les Jeux olympiques d’été qui, eux, ne se tiennent pourtant que tous les quatre ans. Imaginez plus de 4 500 journalistes en provenance de 90 pays et quelque 26 000 professionnels de l’audiovisuel (réalisateurs, acteurs, distributeurs, producteurs, acheteurs, vendeurs) originaires de 120 pays descendant, chaque année pendant le joli mois de mai, sur la petite ville balnéaire de Cannes, qui, en temps normal, compte à peu près 75 000 habitants et sans doute autant de caniches.

Imaginez plus de 100 hôtels, de zéro à cinq étoiles, imaginez des milliers d’appartements, de résidences, de chambres de bonne et de cagibis vétustes loués à prix d’or à Cannes et dans les environs (jusqu’à 20 kilomètres ou plus) pour accommoder, pendant deux semaines, plus de 30 000 hommes et femmes déchaînés qui viennent augmenter les rangs des Cannois dont beaucoup ont pourtant le bon sens de déguerpir lorsque le mouvement de folie annuel se met en marche. Imaginez 480 restaurants et cafés pour lesquels le mois de mai réunit la Saint Nicolas, Noël, le Nouvel An et Pâques en termes de recettes et dont beaucoup n’hésitent pas à augmenter voire carrément doubler leurs tarifs le temps que dure la sauterie cinématographique. Et imaginez des dizaines de milliers de quidams qui, surtout pendant les week-ends, font une descente sur Cannes pour acclamer les vedettes ou pseudo-vedettes arpentant le plus fameux tapis rouge au monde, où le port du smoking est obligatoire pour ces messieurs (même les photographes) en soirée, et où ces dames rivalisent d’inventivité pour attirer l’attention avec les dernières œuvres des plus grands créateurs de mode au monde.

Le Festival de Cannes, véritable bûcher des vanités incandescent, qui, année après année, n’hésite pas à voler la vedette à Beverly Hills (ville avec laquelle Cannes est jumelée) et au Rodeo Drive pendant douze jours, en était à sa 64e édition cette année. Vous lirez autre part que 2011 était une bonne année, que les films étaient intéressants dans leur grande majorité et que Lars von Trier est un éternel gamin mégalomaniaque, égocentrique et autodestructeur, qui a le bonheur de faire de très beaux films et le malheur de raconter des conneries dès qu’il voit un micro ou une caméra braqués sur lui.

Mais comment un gigantesque moloch de cette taille arrive-t-il à fonctionner sans que tout sombre dans le chaos au bout du deuxième jour ? Le festival, la majorité des projections officielles et le Marché du film sont confinés dans un « Palais des festivals et des congrès » gigantesque qui – dès son ouverture en mai 1983 – fut connu sous le nom peu reluisant de « bunker » et qui, à force d’ajoutes, de réfections, d’embellissements et d’agrandissements de tous genres ressemble désormais à un énorme vaisseau spatial que des extraterrestres ivres auraient abandonné sur les sables blancs de la Croisette avant de repartir pour d’autres galaxies. Avec ses dizaines d’entrées et de sorties, ses couloirs publics et ses coursives cachées, ses culs-de-sac, ses portes sans issue, sa multitude de petites salles de projection qui parfois n’ont que vingt places et ses grands auditoriums de 2 300 places (Lumière) ou de mille places (Debussy), ses innombrables bureaux, ses locaux techniques par dizaines et sa salle des conférences de presse toujours trop exiguë, le Palais est devenu tellement labyrinthique que même Minotaure s’y perdrait.

Et pourtant ça marche, même si la rumeur court que l’un ou l’autre journaliste aurait disparu dans un des caveaux du bâtiment et viendrait hanter les séances de presse en soirée en hurlant « Raoul ! » au moment où les projections démarrent. Pendant toute la durée du Festival, des centaines d’hommes et de femmes des environs de Cannes sont engagés (à temps partiel) comme hôtesses, ouvreuses, gardiens, gardes du corps ou vigiles de sécurité qui, grâce à une sorte de bâton magique, parviennent à dresser plus de 30 000 visiteurs déchaînés qui déferlent sur les lieux chaque jour, et ceci avec un sourire aux lèvres la plupart du temps.

Certes, parfois le capharnaüm règne à l’entrée des séances de presse. Les journalistes, qui sont les gens les plus indisciplinés au monde et que le service de presse, dans son infinie sagesse, a réparti en six catégories différentes (le signataire de ses lignes est « carte rose »), ont la fâcheuse tendance à vouloir tous pénétrer dans la salle au même moment, ce qui donne souvent lieu à de joyeuses bousculades, qui peuvent rapidement tourner à l’émeute. En quarante années, le nombre de journalistes présents à Cannes a été carrément multiplié par cinq. Et ils ne sont pas tous gentils ! Cela dit, les plus gentils d’entre eux peuvent bénéficier d’un parmi 1 400 casiers de presse qui sont remplis chaque jour d’informations et de catalogues sur les centaines de films présentés en compétition, à Un Certain regard, à Cannes Classics, à la Cinéfondation, la Semaine de la critique, la Quinzaine des réalisateurs ou même au Marché du film.

Le Festival de Cannes est doté d’un budget annuel de 20 millions d’euros, dont la moitié provient de fonds publics par l’intermédiaire du ministère de la Culture (Centre national de la cinématographie et de l’image animée), de la Ville de Cannes et d’autres collectivités territoriales (le Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Conseil général des Alpes Maritimes). Le financement est complété par les apports d’un certain nombre de groupements professionnels, partenaires institutionnels et de sociétés privées, partenaires officiels du Festival. Les plus grands sponsors de la manifestation 2011 furent Chopard, L’Oréal, Hewlett-Packard, Renault, Akamai et Electrolux. Canal Plus et Orange sont également de la partie, tout comme une ribambelle d’autres partenaires comme Coiffure Dessange, les cafetiers Nespresso ou les eaux minérales San Pellegrino, alors que – paradoxalement – les bouteilles d’eau étaient interdites cette année dans l’enceinte des grands auditoriums. Les retombées économiques pour la Ville de Cannes et les environs sont difficiles à chiffrer, mais elles doivent représenter un multiple des sommes investies pour le bon fonctionnement d’une manifestation dont le rayonnement fait de Cannes la deuxième ville de congrès en France, après Paris, bien évidemment.

Si le Festival de Cannes, sous la direction artistique de Thierry Frémaux depuis 2007, doit évidemment son rayonnement culturel au choix de films présentés dans les différentes sélections officielles, la majeure partie des retombées économiques provient du Marché du film. Ce marché, qui est le plus important au monde, attire des acheteurs et des vendeurs de droits audiovisuels du monde entier (123 pays en 2010) se tient dans les sous-sols du Palais des Festivals, dans une nouvelle rotonde construite il y a quelques années derrière le bâtiment principal, ainsi que dans une multitude de pavillons installés dans le Village international le long de la plage et sur le port de Cannes. C’est là que les producteurs, les agents de vente, les distributeurs, les éditeurs de DVD, de vidéo sur demande et les représentants officiels de tous les pays producteurs de films se retrouvent dans une sorte de joyeux souk pour acheter ou vendre une marchandise appelée film.

Et c’est également sur un des pavillons du Village international que flotte depuis quelques années le drapeau tricolore du Film Fund Luxembourg. C’est dans ce cadre agréable (l’unique accès du grand-duché à la mer) que le directeur du « Fund », Guy Daleiden, assisté de Françoise Lentz, de Béatrice et de Nicole (« Frutzi’s Angels »), ainsi que d’une quantité non négligeable de bouteilles de Riesling, de rosé et de crémant luxembourgeois, accueille les professionnels de notre cinéma qui peuvent y discuter avec leurs clients et leurs partenaires potentiels.

La plupart des journalistes luxembourgeois se retrouvent régulièrement ici pour écrire leurs articles, pour se refaire une santé ou un petit bronzage entre deux films... Ou pour discuter à bâtons rompus avec le ministre de tutelle, François Biltgen (CSV), très féru de cinéma, qui est descendu cette année sur la Croisette pour signer un accord de coproduction entre le Luxembourg et la Suisse. Même Bob Krieps, le nouveau directeur du ministère de la Culture, a été aperçu en train de faire quelques brasses dans le Grand Bleu sans succomber aux dents de la mer. C’est également au stand du Film Fund que nous avons appris qu’Iris Productions Luxembourg venait de signer un important accord de collaboration avec Rezo Films, une société de production et de distribution française, ce qui ne peut que signifier de bonnes choses pour notre toujours jeune cinéma luxembourgeois. Et c’est là que nous avons vu Thierry Besseling (et collaborateur du Land, ndlr.), coréalisateur du court-métrage Laaf, sauter de joie en apprenant au téléphone que le film qu’il a réalisé avec Loïc Tanson venait d’être sélectionné par le Shanghai Film Festival.

Le Festival de Cannes 2011 (une des meilleures éditions depuis longtemps) s’est clôturé dimanche dernier avec la remise de la Palme d’Or à The Tree of Life de Terrence Malick. Entre la fin de cette édition et le début du 65e Festival de Cannes, en mai 2012, le Palais des Festivals et notamment les deux grandes salles Lumière et Debussy subiront d’importants travaux de rénovation pour un coût total de 25 millions d’euros et une augmentation importante du nombre de sièges dans les deux auditoires. Il était temps !

Jean-Pierre Thilges
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