Sorrente, Jean : Nuits

La voix et le regard

d'Lëtzebuerger Land du 12.07.2001

Et je relis tout Sorrente. Et je perçois la voix du poète même dans ses romans. Sa dernière publication est un recueil de la voix. La voix ? Elle est cela qui est pris entre le déploiement et sa négation, entre l'être et l'extinction jusqu'à ne plus être qu'un mode d'être une extinction comme dans ce texte dont le lyrisme a pour premier objet la lyre même : "Il est l'exaltation et l'épuisement / De mes oraisons la Voix fulgurante / La merci et l'éreintement / Toute l'efflorescence / Qui fait ma voix / Qui la ploie et déploie" (p. 7) dit le poème inaugural. Le texte est comme l'écho d'un psaume, un cantique magnifiant un amour sans objet. 

D'où ces inflexions mystiques qui se lisent dans cette "Voix des voix". Disons : lyrisme mystique qui prend souffle à l'orée du silence, un lyrisme qui, dans une aspiration désespérée au Tout (todo), privilégie le Rien (nada) : "Rien / Nulle part / Ma voix seule / D'écho en écho / S'abîme" (p. 27). J'avoue que ne m'enthousiasme pour le mysticisme que lorsqu'il s'accompagne d'une pensée du langage, d'une méditation sur la rhétorique comme chez Jalel Dine Rûmi ou comme ici où le poète poétise et a conscience de poétiser : "Voici que je poétise à contre-courant" (p.120). Et il poétise d'autant mieux que c'est à contre-courant. 

Le poète poétise en revivant le passé dans une perspective toute charnelle : "Mon corps de guerre qu'enfant j'illustrais de mes jeux / tout poétiques ignorant du temps, ou alors vraiment / en ces choses qui font sa totalité" (p. 109). Ailleurs, le vécu prend une dimension mythique, référant au liminal : "Je parle du temps des dieux, des noms sacrés, de la luminance," (p. 61) Et le poète se voit conférer ces dimensions comme par la vertu d'un miroir désormais tacite. 

Le mot "miroir" revient souvient sous la plume de Sorrente romancier. C'est ce miroir implicite qui explique la récurrence des verbes "voir", "regarder". Je soupçonne cette vue d'aspirer à être une vision, un mode de connaissance ontologique. Mais Sorrente est poète en ceci qu'il n'oublie à aucun moment que "regarder" est d'abord un mot, que la "voix" est d'abord un nom. Dans Le vol de l'aube, il se plaît à rapprocher les attributions des deux sensations, créant une sorte de synesthésie qui permet d'associer la lumière des films de Fritz Lang des leitmotive dans la musique wagnérienne. 

Je pense aussi au roman Nuits où Alphonse Maintes, aveuglé par la lumière du jour, ne se protège pas les yeux mais se bouche les oreilles. (Il faudra que je revienne un jour sur ce roman qui s'ouvre sur la conjonction "Et"). Je cède à la tentation de dire combien je souhaiterais parler avec le poète de ce "et".

Qu'il s'agisse de la sensation visuelle ou de la sensation auditive, c'est toujours du mot qu'il s'agit. L'hommage rendu au Nom - autre nom du Verbe - prédomine. Et le nom se donne à voir. La ville devient allégorie du Nom tant et si bien que l'on ne sait plus si le poète chemine dans une cité ou dans un parchemin, dans une bibliothèque. La ville est ses textes: "Rodange est là, qui m'inspire / tes munificences, les eaux et les tertres, / que comblent épars les accents du jour. / Vauban et Racine / quand j'y revois les rudes coulisses d'Andromaque, voici Dune, de rues en cafés, qu'il attend, / du haut des remparts vers les promontoires, là-haut, / orgueilleuse de ses libéralités, / que vienne la première éclaircie, et qu'elle change la couleur du bois, les façades, le sang des fenêtres" (p. 64). 

Ce qui bat ici, c'est le "cœur métaphysique exact de la cité" (p. 66); ce qui naît de la sorte, c'est des "topographies poétiques", une "espèce de poésie urbaine" pour reprendre des expressions du Vol de l'aube. Une poésie où le paysage prend des dimensions charnelles jusqu'à faire de la ville une expansion, une hyperbole du corps : "...ma ville / mon grand corps de guerre, de mère" (p. 110). Le paysage urbain finit par acquérir des dimensions démesurées, quasiment cosmiques: "Il y avait plus haut que les bancs des nuages, plus haut / que les matières fluides en amont des forts..." (p. 103). En poète luxembourgeois, Sorrente abhorre les frontières, crée un no man's land poétique où Occident et Orient ne font qu'un. 

La dimension cosmique ne peut occulter le caractère foncièrement lyrique de ce recueil. Il s'agit de ce lyrisme qui se sait lyrique parce qu'il prend souffle à l'orée du silence. Et le désir n'est pas ce qu'inspire le corps. Est désir ce qui demeure de cette "nostalgie" - je ne trouve pas le mot adéquat en français - pour l'autre quand le sexe, ce "fléau en [nous]" (p. 105), est maîtrisé, sublimé en poèmes et en désirs intransitifs. 

 

Jean Sorrente: Petit livre d'oraisons ; Cinq élégies à Luxembourg. Collection Graphiti ; Éditions Phi. Luxembourg 2001.

Jean Sorrente: Le vol de l'aube, roman, Éditions Phi-XYZ éditeur, Luxembourg [&] Montréal, 1995 ; 160 pages ; 560 Flux / 85 FF ; ISBN 2-87962-050-3

Jean Sorrente: Nuits, roman, Prix Tony Bourg 1993 ; Éditions Phi, Luxembourg, 1994; 112 pages ; 495 Flux / 75 FF ; ISBN 2-87962-033-3

 

 

 

Jalel El Gharbi
© 2019 d’Lëtzebuerger Land