Décriés comme étant les fossoyeurs de la cinéphilie il y a quinze ans, les multiplexes doivent désormais eux aussi faire preuve d’inventivité pour rester attractifs face à d’autres loisirs

La boîte de Pandora

d'Lëtzebuerger Land vom 26.05.2011

Il y a des glaces aux couleurs improbables – le bleu turquoise est censé être parfumé aux « fruits des bois » – et d’autres qui tablent sur la qualité de leurs ingrédients. Il y a un mur entier de paquets de popcorn et un pan plus petit de nachos. Ici, les sucreries s’achètent au kilo et une petite bouteille d’eau plate vaut plus d’un quart du prix du billet d’entrée. Le shop est désormais un passage obligé du client d’un multiplexe ; à Belval, on y achète même le ticket d’entrée. Certes aussi, il faut s’habituer aux gens qui ne cessent de papoter avec leurs copains, copines, en direct ou même par téléphone durant toute la séance, mais est-ce vraiment grave, docteur ?

En 1996, à l’ouverture du premier de ces complexes multi-écrans à l’extérieur du centre-ville, Utopolis avec ses dix salles et 2 700 places, la vente de popcorn faisait le même effet sur les cinéphiles aguerris que l’ail sur les vampires ou l’eau bénite sur les athées : il les faisait carrément fuir. En quinze ans pourtant, on a dû constater que ce n’était pas le déclin définitif de l’Occident, mais juste un symptôme de l’évolution du cinéma comme divertissement de masse.

« Le contenu n’a strictement pas changé ! lance Nico Simon, admi­nistrateur-délégué d’Utopia S.A., Qu’on arrête de nous dire ‘qu’avant’, les films étaient meilleurs. Comme aujourd’hui, on a pu voir de très, très mauvais films il y a cinquante ans et on peut aussi voir d’excellents films aujourd’hui comme jadis. » Et, contrairement à l’idée reçue que le cinéma avait scandaleusement glissé d’un art pur et dur pour les élites culturelles vers un divertissement stupide pour les masses abruties, il faut rappeler que, historiquement, l’âge d’or du cinéma est derrière nous, aussi au Luxembourg : il se situait en 1958.

Cette année-là, 4,8 millions d’autochtones étaient allés au cinéma, record absolu ; en 1959, 52 salles de cinéma furent exploitées dans 24 localités qui montraient quelque 500 films par an1, (il faut noter que le pays ne comptait alors que 300 000 habitants, contre plus de 500 000 aujourd’hui).

Mais la crise du cinéma semble elle aussi derrière nous : c’était dans les années 1980, lorsque, face à d’autres loisirs, notamment la télévision, qui avait alors son heure de gloire où les chaînes rivalisaient en originalité dans la production de fictions et de reportages, la fréquentation des cinémas était tombée à un demi million de spectateurs et les salles fermaient une à une jusqu’à ce que la construction de la première salle d’Utopia à Limpertsberg, à la fin de la décennie, n’entame une lente reprise. Les cinéphiles-amateurs qui entouraient Nico Simon, enseignants, courtier, opticien ou cheminots de profession, allaient inverser la tendance et relancer le cinéma. Suite à l’ouverture d’Utopolis, la fréquentation augmenta à nouveau jusqu’à 1,4 million de spectateurs en 2002, pour ensuite se stabiliser à entre 1,2 et 1,3 million par an2. Et ce malgré l’arrivée, fin 2008, d’un deuxième multiplexe sur le marché : Ciné Belval, exploité par Caramba, avec sept écrans et 1 520 places, qui n’a visiblement que grignoté les parts d’Utopia, qui jouissait avant d’un statut de quasi-monopoliste, sans pour autant augmenter le nombre de cinéphiles.

Entre 2009 et 2010, la fréquentation a baissé de 5,6 pour cent au Luxem-bourg, toujours selon Media Salles, atteignant 1,2 million pour quelque 500 titres sortis sur les écrans, dont 49 200 spectateurs pour le seul Avatar de James Cameron – en 3D. Pour l’Observatoire européen de l’audiovisuel, il est indéniable que « les recettes des salles de l’Union européenne ont atteint un niveau record en 2010 grâce à la 3D », cette croissance étant néanmoins exclusivement due aux prix plus élevés des billets pour ces films3. Au Luxembourg aussi, on paye un supplément de deux euros pour les films en 3D, selon le cinéma, on peut alors garder les lunettes jetables (Utopolis) ou rendre celles qui sont réutilisables (et se voir rembourser un euro, Ciné Belval).

Ces chiffres un peu roboratifs confirment pourtant en toute objectivité ce que l’on a l’impression de constater lors d’une visite à Utopolis ou au Ciné Belval : il n’est pas rare qu’il y ait plus de public à un concert à la Philharmonie ou à la Rockhal qu’il n’y en a aux cinémas, même un soir de week-end. « Il est clair que le cinéma n’est plus le seul loisir ‘populaire’, comme il l’était il y a trente ans encore, constate Nico Simon : l’offre en divertissements a augmenté et s’est diversifiée, la télévision et le téléchargement de films nous font beaucoup de concurrence, et, il ne faut pas le taire, beaucoup de gens ont été déçus par leur visite dans un cinéma, par de mauvais sièges ou une mauvaise qualité de l’image et du son. Nous devons aussi reconquérir ceux-là ! »

Le Luxembourg ne comptant toujours que peu d’étudiants (5 000 sont inscrits à l’Uni.lu) – alors que dans nos pays voisins, les élèves et étudiants constituent la moitié des specta-teurs –, et Utopolis devant en plus anticiper le départ de ces étudiants vers Belval, on y mise sur d’autres publics, par exemple les femmes, avec des Ladies Nights qui leur sont réservées, ou les bourgeois plus âgés, avec la rediffusion de pièces de théâtre du National Theatre à Londres (où l’entrée augmente à 25 euros, au lieu des 8,5 pour un film), d’opéras en haute définition du Metropolitan Opera de New York (25 euros) ou des Ballets du Bolchoï en direct de Moscou (18 euros). Utopolis joue aussi la carte de la cinéphilie et de son lien avec l’art et essai d’Utopia, en misant sur des festivals comme le Discovery Zone (voir pages 5-6), de la valorisation de classiques du cinéma moderne (marchant sur les plates-bandes de la Cinémathèque) ou l’organisation de cycles pédagogiques avec l’Université du Luxembourg. « Avec ces événements-là, notamment les opéras, qui marchent très bien au Luxembourg, nous retrouvons un public qui avait déserté les cinémas, » note Nico Simon, pour qui il est indéniable que leurs salles hautement équipées en technologies audiovisuelles dernier cri, du son THX à l’image numérique ou 3D, restent le meilleur endroit pour voir un film. « Aucun doute, nous croyons toujours en l’avenir du cinéma ! »

À Belval, la stratégie est un peu différente. Le départ le fut aussi : alors que Raymond Massard, directeur de Caramba, qui exploite aussi les petites salles historiques du Kursaal à Rumelange, du Paris à Bettembourg ainsi que de l’Ariston et du Kinosch à Esch, avait depuis 1999 des projets d’ouvrir un multiplexe dans la région (à l’époque avec le groupe français Gaumont), il a finalement profité du fait que le groupe Utopia décline l’offre d’Agora, la société de valorisation de la friche de Belval, de s’installer ici. Le promoteur du centre commercial Belval Plaza cherchant un exploitant pour son cinéma, qui est pour lui une locomotive pour attirer des clients, Ciné Belval y a ouvert fin 2008. Mais, contrairement à l’aîné du Kirchberg qui, grâce à sa localisation en front de rue et l’attraction de la nouveauté a pu décoller en flèche, les débuts furent difficiles à ce dernier étage d’un bâtiment qui tarde à trouver ses clients sur un site qui reste toujours en chantier et souvent difficile d’accès.

« Mais ça va de mieux en mieux, » affirme Raymond Massard, qui espère que cette année seront définitivement résolus les problèmes d’accès au site et terminés les grands chantiers routiers. Ayant tablé sur entre 300 000 et 500 000 entrées par an, Ciné Belval en a atteint 250 000 en 2010 (contre 850 000 à Utopolis). « Notre premier public a été familial, ce sont les familles avec enfants qui nous ont aidés à démarrer ici, surtout les week-ends, » se rappelle le directeur. Ce qui implique que souvent, Ciné Belval opte pour des versions françaises ou, plus souvent, allemandes des films grand public. « Le confort – nous avons des sièges plus grands par exemple, il est essentiel que le public se sente à l’aise – et l’aspect social d’une visite au cinéma jouent beaucoup aujourd’hui, » est aussi l’approche de Raymond Massard. Ciné Belval offre aussi des Ladies Nights et table davantage sur des avant-premières événementielles, avec personnages déguisés et autres gadgets, mais aussi des programmations plus ciblées, organisées avec des associations, comme pour les seniors avec Help, ou sur la deuxième guerre mondiale au cinéma, avec le Musée national de la résistance.

« Mais nous sommes en concurrence directe avec Utopolis, nous nous positionnons tous les deux sur le secteur du mainstream, » à cela, Raymond Massard ne laisse aucun doute. D’ailleurs, à Belval, ils n’ont pas caché leur joie d’avoir été les seuls à montrer les blockbusters américains Thor et Fast and furious five, qu’Utopolis a refusé à cause de ce qu’ils jugent « des demandes déraisonnables » de la part des distributeurs (durée d’exploitation et nombre de séances, selon un communiqué).

Dans les faits, tout se passe comme si les deux groupes se partageaient le pays géographiquement, quelque part au-dessous du centre : Utopolis attirant le public de la capitale et alentour et Ciné Belval de plus en plus le public du Sud, très peuplé. Le déménagement de l’université à Belval, d’ici trois à quatre ans, pourrait redistribuer les cartes .

Pandora est le nom l’univers virtuel inventé par James Cameron dans Avatar.
josée hansen
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