Salle de concert pour jeunes

Entertainment industry

d'Lëtzebuerger Land du 11.09.1997

C'est presque une trop belle confirmation des pires images d'Epinal pour être vrai : le PCS, conservateur, aimerait la musique classique alors que le POSL, qui se veut plus « jeune » préfèrerait le rock. Pourtant, dès son entrée en fonction, la ministre de la Culture Erna Hennicot-Schoepges (PCS) s'est particulièrement attachée au projet de construction d'une salle de concerts philharmoniques - budget estimé des plans de Christian de Portzamparc, vainqueur du concours d'architectes : 1,5 milliards de francs. « Le ministère de la Culture ne s'est jamais battu pour le projet d'une salle de rock », répond le ministre de la Jeunesse Alex Bodry (POSL) à la question pourquoi il a hérité de ce dossier. Comme s'il restait à prouver que le rock fait désormais partie intégrante de la culture. Comme s'il ne s'agissait que d'un divertissement pour jeunes, dénudé de toute ambition artistique.

Le parti socialiste, et un peu par dépit mais quand-mème, le gouvernement tout entier ne se lassent pas de rappeler cette volonté de construire une telle halle. Depuis deux ans, l'on en retrouve des traces dans les documents officiels, que ce soient les rapports annuels ou une plaquette spéciale sur le sujet du ministère de la Jeunesse, des compte-rendus de conseils des ministres, le programme pluriannuel des investissements publics de l'administration des Bâtiments publics ou même la déclaration sur l'ètat de la Nation du Premier ministre Jean-Claude Juncker. Mais à chaque fois, on n'y lit que quelques lignes sommaires. Un véritable projet par contre fait toujours l'Arlésienne.

Car s'il était prévu jusqu'à présent d'implanter cette halle sur le site Terre-Rouge à Esch-sur-Alzette, appartenant à l'Arbed, il y a eu un revirement cet été. Une alternative serait désormais, parait-il, la centrale à gaz d'Esch-Belval de la même société et sur le territoire de la même commune - à mairie socialiste. Le ministre de la Jeunesse, qui est en même temps celui de l'Aménagement du territoire, Alex Bodry, affirme  que ce sera Esch-sur-Alzette de toute façon, mais que son coeur à lui bat plutôt pour le site Terre-Rouge, pour de multiples raisons. Ce nouvel emplacement découle de la volonté du gouvernement de sauvegarder Esch-Belval autant que faire se peut. Y construire une halle de rock serait joindre l'utile - divertir. les « jeunes » - à l'agréable -  se souvenir du bon vieux temps des hauts-fourneaux. Il est pourtant flagrant de constater que pour sauver un haut-fourneau des ruines, le projet de budget pour 1998 réserve 50 millions de francs dans une première phase, alors qu'il n'y a pas de poste prévu pour la construction d'une salle pour les vivants.

La peur des rockeurs

L'industrie du rock est bien jeune encore, au Luxembourg. Les organisateurs de concerts et autres managers de groupes internationaux ne découvrirent les salles omnisports à l'acoustique catastrophique et les prés perdus du Grand-Duché qu'après le concert des Rolling Stones, en août 1995. Depuis, il y a eu les démélées juridiques de l'organisateur de ce même concert, Köln Concerts, avec la justice pour manque d'autorisation de commerce, la demande de dommages et intérêts du concurrent luxembourgeois New Concerts, la réconciliation ostentatoire devant la presse réunie avec l'annonce de la création d'une asbl, et deux autres organisateurs - LuxEvents et surtout l'Ate1ier - qui programment efficacement des concerts de taille moyenne. Le Luxembourg a commencé à exister dans les tournées de stars internationales - des Backstreet Boys à TicTacToe - et de groupes de bonne qualité comme dEUS, Faith no more, Massive Attack ou les Fun Lovin' Criminals. Non seulement qu'on a découvert le public luxembourgeois et transfrontalier, enthousiaste et solvable, mais les artistes se sont également rendus compte qu'il est nettement plus rentable de toucher un cachet au Grand-Duché avec dix pour cent d'impôts qu'en Allemagne, où ils perdraient 33 pour cent à l'État. Il n'en reste pas moins que les conditions acoustiques et fonctionnelles dans lesquelles se déroulent les concerts, dans la patinoire de Kockelscheuer ou dans des halls omnisports, où les équipements sportifs gênent même les musiciens, sont plus que pénibles.

En 1995, le ministère de la Jeunesse avait publié un papier de travail évaluant les besoins d'une salle de rock, qui se basait sur des rencontres et visites de prospection. On y retient une salle de concerts modulable entre 1 000 et 5 000 places, pour un coût qui se situerait entre 300 et 350 millions de francs. Le bureau d'architectes eschois Beng, qui a déjà effectué des études de site et de faisabilité pour Terre-Rouge, est en train de faire de même pour Belval. Leurs résultats devraient être soumis aux ministres de tutelle Alex Bodry et Robert Goebbels, ainsi qu'au conseil communal d'Esch-sur-Alzette avant la fin du mois. Dans sa réponse à une question écrite de Felix Braz (Déi Gréng), datée 1er septembre, le bourgmestre eschois François Schaak (POSL) dénie toutes les rumeurs que le projet serait compromis, confirme qu'aucune décision ne sera prise avant la fin de ces études, mais spécule que le projet de loi ne sera pas lancé avant 1999 - année électorale.

« Nous sommes des commerçants, » telle est la définition très franche que Guy Weber (New Concerts) donne de son métier. Il est persuadé que plus de 20 000 personnes voteraient pour une telle halle de rock, si l'on organisait une pétition en sa faveur. Toutefois, il regrette de ne pas avoir été consulté jusqu'à présent; il aurait eu quelques idées quant à son amémagement. Même frustration auprès de Marc Fettes (LuxEvents), pour qui les deux sites eschois seraient une erreur. Terre-Rouge à cause de la proximité d'habitations (l'initiative citoyenne Esch-Hiehl a d'ailleurs déjà annoncé ses réticences). Et Esch/Alzette en général, car il serait difficile d'y attirer un public autre que celui du heavy metal explique-t-il.

Pourtant, Esch s'est forgée une véritable réputation de ville du rock, avec les concerts éclectiques et de qualité programmés à la Kulturfabrik. Après rénovation, sa salle de musique pourra accueillir jusqu'à 700 personnes, une ambition réaliste pour des concerts de musiques plus pointues. Mais la Kulturfabrik a surtout un atout majeur à offrir : elle n'accueille pas seulement les musiciens le temps d'un concert, mais offre des possibilités de salles de répétitions - ce qui manque le plus à mombre de groupes.

Roger Hamen, président de l'association de musiciens backline !, qui regroupe désormais 300 musiciens verrait plutôt un véritable aréal du rock au lieu de la simple halle : eux imaginent une véritable « zone d'activité » avec des salles de répétitions, un centre de documentation spécialisée, deux salles de concerts de tailles différentes, à l'image de La Laiterie à Strasbourg.

De toute façon, l'on risque de ne jamais entendre de la techno dans le haut-fourneau.

josée hansen
© 2017 d’Lëtzebuerger Land