Théâtre

Pulvériser le classique

d'Lëtzebuerger Land vom 13.03.2020

Difficile de ne pas avoir entendu parler de l’artiste sud-africaine Robyn Orlin, tant son travail inonde divinement Internet. Certains chanceux ont eu l’occasion de découvrir un bout de son œuvre, l’année dernière sur la scène de l’Arsenal dans le cadre du Festival Passages devant sa pièce And so you see our honourable blue sky ever enduring sun… Can only be consumed slice by slice, miroitante d’une grâce injectée par le danseur Albert Khoza (voir d’Land du 24 mai 2019 ; la pièce fut créée en 2016 au Kinneksbond à Mamer). Bref, quel étonnement de ne pas voir salle comble pour Les Bonnes, ici au Kinneksbond qui affine pourtant plus encore sa programmation avec ce spectacle génial.

Inspirée du film The Maids (1975) de Chrisopher Miles mettant en vedettes Glenda Jackson et Susannah York, que Robyn Orlin décrit comme « très surjoué » et « difficile à regarder », Orlin dans son premier théâtre, renoue avec les affections qu’elle montre dans ses chorégraphies, choisissant un écran pour unique cadre de l’espace. En filmant ses comédiens en live, incrustés dans des images du film-source, elle actionne ici un double niveau de jeu, l’un théâtral, l’autre cinématographique.

D’autant que le choix du film-référence n’est pas anodin, la metteuse en scène le choisit pour travailler « contre lui, se confronter à une autre norme de jeu ». Il y a en effet tous les affres du cinéma de série B dans sa version spectaculaire – surtout au début –, un peu comme si le spectateur était devant une vieille série télévisée. Un kitch assumé, qui se mêle à une contemporanéité scénique, qui domine in fine.

Travaillées comme des concepts, avant même d’être une pièce où serait injecté du corps ou du texte, les pièces de Orlin se construisent d’abord dans la théorie, la discussion avant de se consacrer au besoin de physicalité, de jeu des interprètes. Dans ce sens, en associant une matière moderne, qu’offre les performeurs et une textualité classique, Orlin rend à la fois un hommage précis à Genet et montre une déconstruction totale du classique.

Et puis, comme toujours, la grande question du genre, assez centrale dans le travail de Orlin, traverse évidemment Les Bonnes. De costumes, en accessoires, pour finir comme déguisés, les personnages féminins de cette pièce sont joués par des hommes, forçant leur mise en représentation féminine, sans cacher pour autant leurs corps et « attributs » masculins.

Alors, pourquoi remplacer par des hommes, les femmes écrites par Genet ? Pourquoi caricaturer leur féminité ? Pourquoi ne pas les montrer hommes, virils et puissants, prêts à tuer de sang froid ? Ou encore, pourquoi travestir des hommes plutôt qu’assumer que des personnages féminins portent la masculinité ? Sans doute car chez Orlin, la frontière du genre est mince, voire inexistante. Dans Les Bonnes elle inverse les genres des personnages mais garde les caractéristiques de la féminité comme vu dans notre société. Et pourquoi pas, après tout, Genet lui-même avait paraît-il d’abord pensé à des hommes pour ses personnages.

De surcroit, elle choisit des comédiens noirs de peau Maxime Tshibangu et Arnold Mensah pour jouer ces bonnes habillés pour un défilé voguing, confrontés à Andréas Goupil, comédien blanc pour incarner une Madame queer, sotte et délurée. C’est en fait assez génial et plutôt caustique, tant cela marque les écarts sociétaux d’un monde, toujours aujourd’hui, embrasé dans la haine raciale, sexuelle et « classiale ».

Énergiques et super présents, les comédiens vont même jusqu’à utiliser le public – une autre de ses obsessions – pour servir furieusement la nouvelle dramaturgie qu’Orlin met en scène. La salle est l’espace du dehors, comme souvent au théâtre, mais devient également un endroit plus mystique, presque divin où les comédiens s’enfoncent en perdant leurs identités de personnages pas à pas, pour disparaître totalement du récit.

Aussi, si le début est longuet, théâtralisé à outrance, presque gênant de ratures – pourtant revitalisé un poil en clôture de « la cérémonie » conjuration à leur plan pour tuer Madame –, la pièce carbure ensuite aux amphétamines, le rythme s’accélère sévèrement, la désinhibition gagne les interprètes, qui vont jusqu’à prendre possession du public, sans entrave, sans violence, sans franchement gêner personne. De fait, cette première tentative au théâtre est réussie pour Robyn Orlin, qui reste fidèle à son militantisme social et à son esthétique puissante et captivante.

Les Bonnes de Jean Genet, mise en scène par Robyn Orlin ; costumes : Birgit Neppl ; lumières : Laïs Foulc ; vidéo : Éric Perroys ; avec Andréas Goupil, Arnold Mensah et Souleyman Sylla ; une coproduction du City Theater & Dance Group, CDN Normandie-Rouen, Théâtre de la Bastille, Festival d’Automne à Paris, du Théâtre Garonne et du Kinneksbond, Mamer.

Godefroy Gordet
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