Ils sont (mal) payés pour protéger la propriété des autres. Portrait collectif des agents de sécurité et du secteur du gardiennage

Les hommes invisibles

d'Lëtzebuerger Land du 08.08.2014

On les appelle les statiques. Debout devant une parfumerie d’un centre commercial ou assis dans les gaz d’échappement d’un parking souterrain pendant huit à douze heures. « Pour moi, le pire, ce sont les magasins. Des fois on se met à espérer que l’alarme antivol se déclenche, rien que pour que quelque chose se passe, dit un agent de sécurité rencontré au Kirchberg. Sans lire, sans bouger, devant une porte, tu regardes devant toi et tu espères que ça se passe. Pour passer le temps, il faut beaucoup d’imagination, mais pas trop, sinon on se met à penser à des trucs chelous. Moi, je suis plus porté sur les nombres, je compte donc les objets, les carrelages. »

Un agent posté sur une station essence, pratique, lui, le zèle et joue (sérieusement) au jeu du « profiling ». Il se met dans les angles morts pour observer les clients : les tics nerveux, les mâchoires crispées, les mains qui suent. Toujours dans l’espoir de découvrir un flagrant délit. « La nuit, je ne mange pas. Sinon, à trois heures du matin, c’est le coup de barre, explique un autre agent. Tout est une question de vaincre le temps. Or le temps, ça s’organise. Si on sait qu’une ronde dure une demi-heure, on peut s’organiser par rapport à ça. »

D’autres chez Brink’s et G4S sont « au cash ». Les convoyeurs de fonds, qui, par heure gagnent 60 centimes de plus que leurs collègues, y déposent les enveloppes bourrées de gros billets. Dans une petite salle sans recoins, sans fenêtres et sous vidéosurveillance, derrière des portes blindées, les employés, qui ont intérêt à ne pas être claustrophobes, comptent. « Au début j’étais sous le stress, sous l’appréhension de commettre une faute dans le comptage, raconte une ancienne du cash passée depuis en statique. Mais après, c’est devenu comme du travail à la chaîne. Il n’y avait que le rendement. Au bout d’un moment, l’argent devient sans valeur et inodore comme des billets de Monopoly. »

Et puis, il y a les patrouilles, de jour et de nuit, à travers des zones industrielles, les cités résidentielles et la city financière. Fermeture des sites, rondes en visuel, puis, en cas d’alarme, retour en catimini à la centrale pour récupérer les clés et foncer vers la cible pour une « levée de doute ». (Si l’agent est accompagné d’un chien, qu’il doit lui-même dresser, loger et nourrir, il perçoit un bonus de cinq euros par jour.)

Et pourtant, malgré les longues heures – la convention collective en permet jusqu’à douze d’affilée –, malgré le travail de nuit et du dimanche et le déphasage familial, et des paies qui ne dépassent pas les 2 500 euros par mois, tous les agents interrogés se disaient fiers de leur travail. Ce qui réunit leurs témoignages est l’ethique du travail vécu sur le mode de la mission combinée à une propension à s’exprimer dans un langage professionnel alambiqué. Comme pour compenser un métier qui n’est pas reconnu officiellement (même pas à risque), et où tous vivent dans la crainte d’être remplacés par le prochain venu de l’armée de réserve de travailleurs frontaliers.

Symboliquement, le port de l’uniforme leur confère une autorité qui se mesure dans le regard des autres : « L’uniforme est un pouvoir, bien que, dans notre cas, c’est un pouvoir factice. Mais les gens ne le savent pas. » Car, légalement, un agent de sécurité qui fait sa ronde n’a pas plus de droits qu’un citoyen lambda qui se ballade. En somme, il a le droit à l’autodéfense et de composer le 113.

Le gardiennage est le versant masculin du secteur du nettoyage. « Comme les femmes de ménage, les agents de sécurité sont payés ce que le marché permet, estime le représentant patronal Marc Kieffer de la Fedil. Les salaires peuvent paraître très bas, mais ils correspondent à la réalité du marché. Si le client était prêt à payer plus, les firmes auraient la possibilité de mieux rémunérer leur personnel. »

Le créneau de recrutement privilégié des firmes de sécurité est l’armée et la police françaises. « La différence entre un ancien flic et un gendarme, tu l’aperçois tout de suite », estime un jeune agent de sécurité de Villerupt, qui dit ne pas avoir pu s’imaginer devenir policier ou gendarme en France. « Le policier sera plus relax et pensera surtout à terminer sa carrière tranquillement. Le gendarme, sorti du militaire, sera plus carré, plus rigide. »

En France, un policier ou un gendarme peut faire valoir ses droits à la retraite au bout de quinze ans, et de nombreux gardiens de la paix, fatigués des rondes à travers les cités de Fameck, d’Uckange ou de Thionville, préfèrent les effectuer au Luxembourg entre les bungalows privés et les banques internationales. En plus de leur petite pension d’environ mille euros, ils peuvent ainsi espérer gagner, grâce au travail du dimanche et aux heures supplémentaires, jusqu’à 3 000 euros. Quant aux ex-militaires, pendant les six premiers mois, leur salaire est payé par l’État français. Une « période d’adaptation en entreprise » qui est une bonne affaire pour les entreprises de gardiennage luxembourgeoises.

Le fait que Securitas Luxembourg fut fondé en 1971 par l’ancien haut gradé de l’armée luxembourgeoise Robert Wiot, indique que les liens entre armée et privé sont anciens. Or, dans les étages supérieurs, le poids de la filière militaire se réduit : le successeur de Wiot, Jean-Claude Juchem, venait de la place financière, et son successeur à lui, le Belge Marc Willems, a une formation d’économiste. Selon ce dernier, les anciens militaires auraient « la fibre sécuritaire » et « le respect des instructions », or ils devraient être encadrés pour se retrouver dans un rôle désormais « préventif ». Reste que sur le terrain, dans la gestion rapprochée des équipes, les militaires continuent souvent à donner le la.

Cela n’est pas sans créer des frictions. Ainsi, un ancien de l’armée, reconverti dans le privé et posté sur un des sites de l’Union européenne, a-t-il fait savoir il y a quelques mois à ces subordonnés que « pour le bon fonctionnement du service commun, je vous demande de la flexibilité et d’être joignable par téléphone quelle que soit votre position du moment ». Et d’annoncer que « des actions seront prises pour les malades récurrents sans gravité avérée ». Ce qui provoqua la réponse du secrétaire syndical de la NGL-Snep Claus Marquardt, lui-même ancien militaire : « Qu’entendez-vous par gravité, docteur ? Et à quelle position faites-vous allusion ? Assis – couché – debout ou repos – congé – service ??? (…) Laissez-moi vous rappeler que vous n’êtes plus à l’armée. Vous travaillez dans le monde ,civil’. »

Ce genre d’interventions (« grossières et arrogantes ») ne sont pas du goût de la présidente de la délégation de l’OGBL chez G4S, Stéphanie Canonico, une blonde menue avec une veste en cuir de motard, qui travaille dans le secteur depuis vingt ans : « Ils ne comprennent pas le fonctionnement de la tripartite. Pour eux, un syndicat, c’est uniquement pour faire grève. » Canonico aurait voulu devenir policière, mais n’avait pas la taille minimale requise (un mètre 65 pour les candidates, nu-pieds). Pour elle, la virulence du NGL-Snep fait partie d’une stratégie pour attirer les mécontents et, surtout, leurs cotisations. Et des mécontents il semble y en avoir : Sur les 21 délégués du NGL-Snep au niveau national, 19 proviennent du secteur gardiennage (les deux autres ont été décrochés chez Luxair Group). Et aux dernières élections sociales, le syndicat microscopique est arrivé en tête dans de nombreuses firmes de sécurité.

En 2000, suite à six attaques sur des transports de fonds en une année, dont la dernière avait fait un mort (un frontalier de Mont-Saint-Martin, père de deux enfants), les convoyeurs avaient lancé une grève sauvage contre l’avis des syndicats. Quelques jours d’absence ont suffi pour démontrer que les convoyeurs étaient indispensables à l’économie. À quelques semaines de Noël, l’argent liquide commençait à s’assécher et l’ABBL et les commerçants s’agitèrent. Dans les annales des convoyeurs, la grève reste, même quatorze ans après, un moment de gloire : « On n’a arrêté que sous la menace des avocats et de l’armée, dit un ancien convoyeur de fonds. Et le lundi, à notre retour, les patrons étaient soudain très attentionnés ».

En quelques jours, les convoyeurs avaient eu gain de cause sur une large partie de leurs revendications : la police acheta un hélicoptère, les firmes mirent un troisième homme dans une voiture qui, depuis, suit les fourgons et investirent dans des gilets pare-balles et dans le blindage des convois. Enfin, ils introduisirent des valises « intelligentes ». Au premier signe d’une attaque, des mèches incandescentes tombent en confetti du haut de la valise et percent les enveloppes en plastique contenant les billets. Ensuite plusieurs litres d’encre indélébile sont injectés à travers les trous de brûlures. (Les billets maculés pourront ensuite être échangés à la BCL contre leur valeur de production.) Depuis l’introduction de ce dispositif aucun convoi ne fut attaqué.

Réunis autour de Claus Marquardt, baraqué, crâne rasé et tout de noir vêtu, les délégués du personnel du NGL-Snep gardiennage dénoncent « une certaine connivence » des délégués OGBL et LCGB qui n’auraient « pas envie d’avoir des ennuis avec la direction ». Un jeune délégué, frontalier, lance : « En France, cela ne passerait pas ! La culture y est plus combattive. » Mais le bruit et la fureur du NGL-Snep cachent mal son impuissance. Car, faute de représentativité nationale, le syndicat est exclu des négociations sectorielles autour de la convention collective. Le NGL-Snep en est un spectateur, certes bruyant, mais un spectateur quand même.

Entre les syndicats représentatifs (le LCGB et l’OGBL) et les multinationales de la sécurité privée, une étrange alliance objective s’est établie. Pour éviter que les petites sociétés ne fassent du dumping sur les salaires et décrochent les sites convoités, les organisations patronales et syndicales, qui ne sont d’accord sur quasiment rien, ont décidé il y a un mois de prolonger la convention collective pour six mois. Histoire de colmater toute brèche par où pourrait s’introduire le moins-disant social. Pendant cette période de sursis, le patronat veut discuter de l’absentéisme (4,8 pour cent pour le secteur de la sécurité privée, contre 3,7 de moyenne nationale), alors que les syndicats, eux, veulent mettre à l’ordre du jour la reconnaissance du métier et de la formation et trouver un règlement pour les reprises de sites. Selon un savant système de rotation informel, rarement remis en question, les « statiques » qui travaillent sur un site repris par une firme concurrente, gardent leur poste et, avec un peu de chance, leur ancienneté, mais changent d’employeur. Les hommes restent, leurs uniformes changent.

Le marché du gardiennage se divise entre cinq mastodontes multinationaux G4S (1 200 salariés), Brink’s (900), Securitas (420), Dussmann Security (400) et Prosegur (80), rassemblés au sein de la puissante Fedil security services. À côté, on trouve des petites structures agréées au ministère de la Justice, comme Securisite ou Vigicore Lux, et de nouveaux venus comme le Français Seris ou le Belge Fact Security. Les grands reprochent aux petits de ne pas respecter la convention collective qui, en théorie, devrait s’appliquer à toutes les firmes de gardiennage agréées et d’ainsi fausser le marché.

Un agent de sécurité rencontré avant qu’il ne commence son poste sur une station d’essence, a passé sept ans dans une mini-entreprise du gardiennage, rachetée il y a deux ans par une multinationale espagnole. Il fait ses débuts dans une firme d’une trentaine de salariés fondée et dirigée par un expert en arts martiaux. Il n’y avait pas de délégué, « donc pas de convention collective respectée ». Quelques jours après son entrée, il se syndique, un ami frontalier lui ayant dit qu’ « au Luxembourg, avant d’ouvrir un compte en banque, il faut prendre la carte du syndicat. » Au début, il dit avoir suivi la devise : « Ferme ta gueule pendant six mois, ensuite tu verras ». Pendant la période d’essai, il trime 220 heures par mois, et en cas de maladie d’un collègue, il lui arrive de passer seize heures d’affilée sur un poste. Il a deux jumeaux âgés d’un an, une fille naît, mais « pendant ce temps-là, ma femme me voyait quasiment jamais ».

À la fin de sa période d’essai, il passe en CDI. Un mois plus tard, la boîte est reprise par une société française. En novembre, il se présente aux élections de délégation du personnel, parce qu’il « aime bien le social », mais aussi parce qu’il pourra ainsi bénéficier de la protection contre le licenciement. (« Tu ne sais jamais par qui tu te feras racheter. ») Auprès du nouveau patron, il tente de faire respecter la convention collective, mais dans la pratique, concède-t-il « c’était un peu difficile ». Comptabiliser les heures supplémentaires ? « Nous n’avons pas le logiciel adéquat qui coûte trop cher. » Payer les salaires prévus par la convention collective ? « On est une petite structure et pour décrocher les marchés, il faut mettre les prix au plus bas ».

Mais la bête noire des grandes multinationales est une petite structure qui, par sa visibilité, agace : Security-Service-Schmitt. Du concert de DJ Bobo à la conférence du Dalaï-lama, de la Rockhal au Stade Josy Barthel, en passant par les rives de Clausen, cette firme, qui emploie une vingtaine de salariés fixes, décroche un contrat juteux après l’autre sous le nez des multinationales de la sécurité. Celles-ci la considèrent comme une concurrence déloyale : « Les taux qu’ils pratiquent ne nous permettent même pas de payer nos salariés ». Par une lacune législative, la société fondée en 2001 n’est pas agréée au ministère de la Justice et n’a donc pas à se tenir à la convention collective. Du moins tant qu’elle se cantonne à l’événementiel, non régi par la loi de 2002 sur les activités privées de gardiennage et de surveillance. Au Luxembourg, il n’y a tout simplement pas de base légale pour les firmes de sécurité actives dans l’événementiel. Le directeur et co-actionnaire de Security-Schmitt Konstantin Rohr évoque une « zone grise », une situation qu’il dit regretter.

Security-Schmitt remplit ses contrats grâce à un pool d’une centaine de collaborateurs libres, qui, à côté de leur travail régulier, se font un peu d’argent à côté durant les week-ends. On y trouverait aussi bien des policiers et des douaniers allemands que des enseignants ou des menuisiers. Environ quarante pour cent seraient des Luxembourgeois, estime Rohr, dont beaucoup sortiraient de l’armée. Pour y travailler, il suffirait, d’avoir un casier vierge, la formation serait prise en main en interne.

Il est incertain si, dans la vie nocturne, la firme de Wasserbillig fait partie de la solution ou du problème. Impossible de mesurer les plaintes déposées contre elle car, malgré la responsabilité pénale des entreprises introduite en 2010, ce n’est quasi jamais la firme qui passe devant les tribunaux, mais ses agents free-lance. Quant à la Police, elle ne voit pas de problème. Le directeur régional adjoint pour la ville de Luxembourg Daniel Back, loue « la bonne organisation » de Security-Schmitt, « plus structurée et professionnelle que les club des jeunes régionaux », et évoque ses « bons contacts avec leur chef et vice-versa ».

Reste que la situation juridique commence à se corser. Deux affaires sont actuellement en cours contre Security-Schmitt, l’une pour l’autorisation de commerce et des violations à la loi sur les sociétés commerciales, l’autre, encore en instruction, pour entrave à la justice. (Konstantin Rohr n’a pas souhaité commenter ces affaires). La structure commerciale de Security-Service-Schmitt SA est assez opaque. La firme est détenue par une société anonyme luxembourgeoise (Iwa SA), qui compte, depuis 2006, parmi ses administrateurs quatre sociétés logées à la même enseigne dans la paisible ville de Road Town, capitale de Tortola, une des Iles vierges britanniques. Une opération concoctée par la désormais défunte banque islandaise Kaupthing.

Le directeur de G4S Luxembourg, Marc Willems et Xavier Kieffer, son directeur des ventes, reçoivent dans le vieux siège de leur firme bâtie au début des années 80 sur les prés de Gasperich. De l’extérieur, c’est un cube de béton aux fenêtres grises, une fois à l’intérieur, on se retrouve dans un bunker et devant une succession de portes blindées que relient un dédale d’étroits couloirs et de cages d’escalier peints en brun. D’ici l’année prochaine, G4S déménagera dans ses nouveaux locaux, un immeuble de bureaux anonyme avec un large sous-sol, situé à quelques pas de l’ancien siège, dont le terrain sera transformé en parking.

Il y a un an et demi, au petit matin, une demi-douzaine d’hommes armés d’Uzis et de Kalachnikovs ont tenté de se frayer un chemin vers la salle de cash de G4S. Dans la minuscule salle de contrôle, devant leurs écrans de télésurveillance, les employés impuissants attendirent, terrorisés, derrière les portes en acier. Or, les essais de la bande de pulvériser les portes restèrent sans succès. Ce n’est que grâce à l’incompétence de la Police, qui, au lieu de se diriger vers le siège de la G4S à Gasperich mit le cap sur celui de la Brink’s à Hamm, qu’il n’y eut pas de morts ce matin-là.

À côté des transports de fonds, ce sont d’autres marchés qui aiguisent l’appétit des groupes de sécurité. Une récente étude du Statec avait trouvé qu’au Luxembourg, 27 pour cent des logements étaient équipés d’un système d’alarme. (En France, le taux avoisine les dix et en Allemagne les quinze pour cent.) Le Statec établit un lien entre la richesse et le recours aux sociétés de gardiennage : « Les ménages avec les plus hauts revenus vivent dans des logements mieux protégés que les ménages à revenus plus faibles. »

Le marché est-il saturé ? À écouter les professionnels, qui évoquent une perspective plus « proactive » et « préventive », il y aurait de nouvelles « solutions de sécurité » dans tous les domaines de la vie. Des détecteurs anti-incendie munis d’une caméra connectée au smartphone aux helplines pour seniors, exploitées avec Caritas. « Nos clients sont de plus en plus âgés, dit le directeur général de G4S Marc Willems. Leur maison et leur voiture sont déjà sécurisées, il est désormais temps qu’ils commencent à réfléchir à des solutions d’assistance en cas de besoin. » Or, la question est si les « solutions » ne précèdent pas les « problèmes » : Les clients se protègent-ils du danger ou de leurs peurs ?

Une grande part du boom des firmes de sécurité privées sur la dernière décennie est due à l’État et aux communes. Ainsi, les CFL ont outsourcé la sécurité à Brink’s (un marché repris depuis par Dussmann), la commune de Differdange fait garder sa piscine par Security-Schmitt, et les demandeurs d’asile déboutés et enfermés dans le Centre de rétention sont surveillés par G4S. Vincent Sybertz, l’auteur du projet de loi sur le centre de rétention devenu son deuxième directeur, dit avoir choisi G4S après avoir visité les centres anglais, entièrement gérés par cette firme. Il a sélectionné lui-même des agents « avec le bon feeling et la veine sociale », dont beaucoup d’ex-militaires : « Les agents sont strictement encadrés et directement sous nos ordres ». Et d’ajouter : « Le système n’est pas si absurde, il nous permet une flexibilité en cas de besoin ».

Pour Marc Kieffer de la Fedil, « l’État ne peut pas tout faire. Alors soit il agrandit sa force publique, soit il passe par l’outsourcing à des sociétés qui ont déjà accumulé un know-how au niveau international ». Dans ce contexte, l’univers pénitencier est un marché lucratif (et en pleine expansion), et Marc Willems ne cache pas son intérêt à voir se créer un public-private-partenership autour de la nouvelle prison en construction à Sanem. « C’est une décision stratégique à prendre, le Luxembourg veut-il outsourcer une partie des prisons au secteur privé ou non ? » Or, pour une fois, la réponse du ministre de la Justice Felix Braz (déi Gréng) est courte et concise. C’est un non catégorique : « On n’a aucune intention à aller dans cette direction », dit-il au Land.

Et pourtant, la présence de vigiles privés est de mieux en mieux acceptée. Lorsqu’en 2007, la commune de Kayl attribua à G4S la surveillance de nuit, la décision souleva un tollé politico-médiatique. Le syndicat des policiers mit en garde contre « l’avènement de polices parallèles » et déclara que « le monopole de la police n’est pas négociable ». « Nous savons qu’ils n’ont pas de mandat sur la voie publique, rétorqua l’échevin de Kayl. Mais nous ne pouvons couper les cheveux en quatre. S’ils veulent se déplacer entre les propriétés privées, les gardiens doivent obligatoirement emprunter la voie publique. »

Marc Willems voit le rôle de son entreprise comme « un vrai partenaire de la police pour l’aider dans des tâches auxiliaires et la libérer pour qu’elle puisse se dédier aux services importants pour le citoyen ». La commune de Kayl avait créé un précédent et, aujourd’hui, les firmes de sécurité privées font partie du paysage dans de nombreuses communes, sans que personne ne s’en offusque. Le premier échevin de Kayl à l’époque avait été un certain Etienne Schneider (LSAP). Il est aujourd’hui ministre de la Sécurité intérieure.

Bernard Thomas
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