Cinéma

Une vie de chien

d'Lëtzebuerger Land du 10.08.2018

Un chien enragé aboie en pleine caméra. La chaîne qui fixe l’animal au mur est le seul élément semblant pouvoir sauver Marcello (Marcello Fonte), toiletteur pour chiens, d’une mort certaine. Ce plan qui ouvre le nouveau long-métrage du réalisateur Matteo Garrone résume la situation de son protagoniste. Comme tous les commerçants de cette banlieue balnéaire aux allures apocalyptiques, il souffre du harcèlement constant de Simoncino (Edoardo Pesce), un ex-boxeur criminel, réputé pour ses accès de violence incontrôlables. à la différence près que Simoncino est le meilleur client de Marcello, qui trafique de la cocaïne pour arrondir ses fins de mois. Malgré l’emprise violente de ce faux ami, Marcello semble éprouver une fascination pour Simoncino et son excès de détermination. Leur relation quasi sado-masochiste culmine lorsque la brute épaisse oblige Marcello à voler un ami commerçant. L’homme, séparé de sa femme, finit par y voir une chance pour recommencer une vie ailleurs et pouvoir offrir des voyages onéreux à sa fille.

Inspiré librement d’un fait divers des années 1980, Dogman fascine d’abord par la mélancolie émanant de ses décors et de son personnage principal, interprété par l’acteur amateur Marcello Fonte. À la base, celui-ci était le gardien du bâtiment dans lequel le réalisateur avait organisé un casting avec un groupe de théâtre composé d’anciens détenus. Après la mort d’un de ces acteurs, Marcello Fonte l’a remplacé et a su convaincre Matteo Garrone. Une histoire improbable ayant fini avec le prix de la meilleure interprétation au Festival de Cannes et qui, selon le cinéaste, a influencé le développement du film de manière significative. Car l’acteur en herbe à su donner une douceur au personnage qui profite à la profondeur émotionnelle de l’intrigue.

Des éléments comme le rapport entre dominant et dominé ou les notions de loyauté et de tendresse que l’on associe à l’univers des chiens avec lesquels Marcello passe sa vie professionnelle et une bonne partie de sa vie privée, reflètent tout au long le rapport entre l’archétype du macho et celui de l’honnête monsieur-tout-le-monde. Sur fond d’un milieu urbain délabré, on ne peut s’empêcher d’y voir l’image d’une Italie marquée par des années d’une politique basée sur l’enrichissement personnel. Matteo Garrone provoque sans cesse dans le spectateur ce questionnement sur les limites du supportable, tout en laissant des arguments d’une part et d’autre. Est-ce que Marcello risque sa vie ou même celle de sa fille en refusant un service à Simoncino ou est-il juste un lâche qui préfère la facilité ? Est-ce que l’on peut être obligé de trahir un ami ? Dans ce microcosme où les opportunités sont rares, le moindre faux pas peut conduire à l’exclusion. S’annonce ainsi un show down entre le coiffeur inoffensif et le truand rôdant sur sa grosse moto bruyante dans ce paysage de Western. Une fois de plus, le réalisateur de Gomorra (2008) analyse méticuleusement et par petits gestes de mise en scène des rapports de force violents et les porte au-delà de la simple opposition entre bon et méchant.

Fränk Grotz
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