L'amour caché

Film de famille

d'Lëtzebuerger Land du 17.08.2006

À l'heure où le petit monde du cinéma ouest-européen grince des dents à la pensée des studios tchèques et de ses produits trop grand public, la Terre tourne encore, faisant les yeux doux au Luxembourg. Pas de vacances donc pour la société de production Tarantula, qui a pris ses quartiers d'été dans le sud luxembourgeois, avant de partir en virée du côté de la Belgique et Paris, à l'occasion du tournage du film L'amour caché, réalisé par le très italien Alessandro Capone et réunissant un casting ambitieux: Isabelle Huppert, Greta Scacchi, Olivier Gourmet et Mélanie Laurent dans les rôles principaux. C'est dans le parc de l'hôtel de ville de Bettembourg que se déroule cette journée ouverte à la presse, dans une atmosphère relativement calme, malgré un changement de décor à la dernière minute. Isabelle Huppert descend et redescend des marches pour monter dans une camionnette: elle interprète Danielle, en transfert d'une clinique psychiatrique à une autre, sous la volonté de son analyste (Scacchi) chargée de démêler le nœud, émotif et fiévreux, qui lie Danielle à sa fille Sophie (Laurent). Une histoire de haine entre une mère et son enfant, née sous la plume d'une auteure italienne cachée sous le pseudonyme de Danielle Girard, dont le livre Madre e Ossa fut un succès critique et de librairie en Italie. Alessandro Capone, lui, a attendu six ans entre sa lecture, conseillée par une productrice, et le premier clap. Des difficultés de montage financier qui ont pris fin en février dernier avec l'entrée de la branche luxembourgeoise de Tarantula dans le projet. Le producteur Donato Rotunno s'en félicite: les avantages économiques passés, l'homme est décidément enclin à se lancer dans des films intimistes, comme le second long-métrage de Joachim Lafosse, Nue propriété, tourné au printemps et également avec Isabelle Huppert. Cette dernière, envisagée par le réalisateur dès la première lecture du roman original, avoue avoir été très vite séduite par le scénario et le personnage de Danielle. La comédienne était attirée par cette relation mère/fille cruelle mais réelle, d'une intensité qu'on devine déjà éprouvante. Un genre de rôle qu'Isabelle Huppert paraît affectionner et qui jalonne sa carrière, se complaisant presque dans son image de femme secrète et glaciale: La pianiste et 8 femmes peuvent servir d'exemples flagrants. Une image due aux personnages, justement, et que les spectateurs garderaient en tête. Mais pourquoi alors ne choisir que ces rôles (pour lesquels, avouons-le, elle excelle)? Si elle parle d'une préférence pour le genre, elle évoque un important besoin de confort de jeu, ce qui peut paraître paradoxal au vu des récits dramatiques qui pourraient en amener plus d'un(e) éprouver des difficultés à se détacher de son personnage. Pas Isabelle Huppert, qui, au vu de sa riche filmographie et de rôles marquants, passe d'un film à l'autre sans grand problème. Riche en retours dans le passé, et donc en transformations physiques, le film est également prétexte à une performance de l'actrice. Son implication sur le tournage est telle que le réalisateur, en interview, ne cesse de confondre le prénom du personnage et celui de la comédienne, parle en souriant de prises de vues «militaires» pour témoigner du professionnalisme de celle qui est depuis longtemps une des plus grandes actrices du cinéma, et du théâtre, français. Il s'agit de l'un des premiers films personnels d'Alessandro Capone, essentiellement connu pour ses séries B produites aux États-Unis (Witch Story par exemple). Par goût et par facilité, il a choisi de tourner en français, langues des acteurs qu'il a lui-même choisi, plutôt qu'en italien, sa langue natale. Il parle avec nostalgie des grands réalisateurs qui l'ont inspiré, Kurosawa, Bergman ou encore Truffaut, et regrette le manque d'engagement et de grandeur des réalisateurs d'aujourd'hui. Il suit de près les sorties de films produits par les pays émergeants qui, d'après lui, «ont plus de choses à dire». Pour son histoire à lui, il a choisi le chef opérateur Luciano Tovoli, dont il connaissait la renommée. La lumière de ce dernier est en effet appréciée dans le monde entier, sa dextérité étant à l'œuvre depuis 1960. On l'aura compris, Capone aura pris toutes les précautions nécessaires à bien s'entourer. Le résultat sera visible dès février à Berlin, où le film sera présenté en avant-première, en compétition pour l'Ours d'or. Après des productions sélectionnées et primées à Cannes et Locarno, Tarantula continue à tisser sa toile dans le cinéma européen.

 

Marylène Andrin
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