Luxemburgensia

Reliquaires

d'Lëtzebuerger Land vom 15.08.2014

S’il y avait des gender studies sérieuses à l’Université du Luxembourg, elles pourraient analyser ceci : au Luxembourg du début du XXIe siècle, 95 ans après l’introduction du droit de vote des femmes, les rôles sont toujours clairement définis : les hommes écrivent et les femmes lisent. En tout cas, c’est l’impression qu’on a en visitant Prendre le large, l’exposition actuelle au Centre national de littérature, qui se consacre aux rapports complexes de cinq auteurs au Luxembourg et au voyage, entre l’exil, l’aller-retour et l’émigration intérieure. Les cinq auteurs choisis par la conceptrice et curatrice Corina Ciocârlie sont exclusivement masculins : Pierre Joris, Gilles Ortlieb, Jean Portante, Guy Rewenig et Lambert Schlechter. Tous ont d’ailleurs un âge certain, nés entre 1941 (Schlechter) et 1953 (Ortlieb), ils sont tous « retraités ». Les articles consacrés à l’exposition parus dans la presse ont, à une exception près, par contre tous été écrits par des femmes : Marie-Laure Rolland (Wort), Marie-Anne Lorgé (Jeudi), Claude Wolf (Tageblatt) et Alexandra Fixmer (supplément Livres du Tageblatt). C’en devient caricatural. Interrogée sur le choix par Marie-Laure Rolland, Corina Ciocârlie expliqua qu’il se basait sur des « affinités électives ».

Le malaise quant à ce côté caricatural du projet continue, lorsque, dès la première salle, consacrée à Jean Portante, le regard est en premier lieu happé par son écharpe rouge, drapée méticuleusement dans une vitrine, devant d’autres reliques et souvenirs personnels mis à disposition par l’auteur. Voilà toute la difficulté de cet hommage consacré à des auteurs vivants : le moindre petit objet, le moindre extrait de journal, la moindre photo jaunie sont sacralisés dans ces vitrines aux éclairages pointus. Le Centre national de littérature, peu flexible, n’a pas réfléchi à une autre scénographie possible de ces univers personnels, peut-être faute d’idées, peut-être faute de moyens. L’idée la plus originale fut de mettre en scène une des tables de travail de Lambert Schlechter, avec livres, stylos et cigarettes (il y en a même une qui a été allumée pour l’occasion, cendres à l’appui, ohoh !). On imagine que si Nico Helminger avait été convié, son chapeau eût été le centre de son reliquaire. Et on pense aux masques de cire d’auteurs vivants que le Musée d’histoire de la Ville de Luxembourg avait fait réaliser pour une de ces expositions.

Or, il serait dommage de réduire Prendre le large à ces deux aspects caricaturaux. Car en réalité, comme toujours chez Corina Ciocârlie, le sujet est essentiel, la recherche exhaustive et son analyse, qu’elle écrit de manière détaillée dans le catalogue, intelligente et érudite. En fait, Prendre le large devait initialement n’être qu’un livre, les deux expositions (les cartes originales des topographies littéraires de chaque auteur, qu’on retrouve dans le livre, furent montrées en juillet à l’Abbaye de Neumünster) n’ont été imaginées que dans une deuxième phase. Car la question que la commissaire du projet pose aux auteurs est fondamentale pour la littérature autochtone : quel est leur rapport au Luxembourg et aux limites de son petite territoire. Alors il y a ceux qui, à l’étroit, ont choisi l’exil, comme Pierre Joris, ceux qui sont dans le va-et-vient entre les mondes, comme Jean Portante (l’Italie, Differdange, Paris, Cuba...), ceux pour lesquels le Luxembourg n’était qu’un lieu de résidence temporaire pour raisons professionnelles, comme Gilles Ortlieb, qui quitte le pays immédiatement après avoir pris sa retraite en tant que traducteur au Parlement européen. Et il y a ceux qui sont plus profondément enracinés ici, dont Guy Rewenig et Lambert Schlechter sont les représentants dans le projet, qui voyagent par et grâce à la littérature. Ils sont parfois plus critiques par rapport au grand-duché de l’intérieur que ne le sont ceux qui le regardent de l’extérieur et avec une certaine distance. Le plus grand mérite de Corina Ciocârlie est alors qu’elle base son analyse de l’approche des différents auteurs sur la lecture de leur œuvre et non pas sur ces stupides « questionnaires de Proust », « trois questions à » et autres formes paresseuses qui empestent le discours littéraire dernièrement.

Il est frappant à quel point le pays peut être trop petit, suffoquant, décrit de l’intérieur et paraître mignon, attendrissant lorsqu’on le regarde de loin. Des États-Unis par exemple, où Pierre Joris a élu domicile. Sur des juxtapositions de cartes postales, il a constitué des parallèles entre le pont Sidi Rached à Constantine et le Pont Adolphe à Luxembourg (normal, ils furent tous les deux conçus par Paul Séjourné) ou le Grand Canyon en Arizona et une vue plongeante sur le faubourg du Grund à partir de la Ville haute. Gilles Ortlieb, né au Maroc et grand voyageur par la suite, avait décidé de ne jamais habiter le grand-duché qu’il avait visité une fois durant son service militaire. Il y travaillera durant un quart de siècle, dans une institution impersonnelle où, « derrière la façade des immeubles vitrés, une année entière peut tenir dans une journée », mais « il arrivait aussi, cela s’est produit, que la journée dure une semaine. » Alors que le thème de l’identité est central au travail de Jean Portante, constamment à la recherche de ses racines italiennes et de son devenir luxembourgeois, Guy Rewenig a des relations très complexes au grand-duché, dont il fustigea sa vie durant l’esprit de clocher et l’étroitesse de la pensée dominante. Le texte de Corina Ciocârlie permet toutefois de découvrir un autre Guy Rewenig que celui des dernières années : le fils, le scout, le footballeur exécrable, le contestataire naissant. De son enfance, de sa jeunesse, Lambert Schlechter ne garde quasiment aucun souvenir. Avec les années, il se retire de plus en plus dans son gîte de l’Œsling, une maison-labyrinthe où il voyage en lisant frénétiquement dans les différentes bibliothèques, organisées par continents ou par thèmes. Dans ses textes, il conçoit désormais sa fin, qui est un sentier, « comme dans un tableau de Jean-Marie Biwer ». Peut-être que la vie est un aller-retour, de l’étroitesse rassurante du berceau en passant par la découverte du globe, jusqu’à revenir à l’étroitesse rassurante de ses quatre murs.

L’exposition Prendre le large, commissaire : Corina Ciocârlie dure encore jusqu’au 25 octobre au Centre national de littérature, 2, rue Emmanuel Servais à Mersch ; ouvert du lundi au vendredi de 10 à 17 heures ; www.literaturarchiv.lu. Le très beau catalogue éponyme édité par Corina Ciocârlie aux éditions du CNL coûte 25 euros ; ISBN : 978-2-919903-38-2. Un set de quinze cartes postales conçues par les auteurs est en vente pour 10 euros au CNL.
josée hansen
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