Pokémonite

Collectionnite aiguë

d'Lëtzebuerger Land vom 04.11.2016

L’automne ramène, comme tous les ans, au sein des cours de récréation, son lot d’épidémies, plus ou moins graves, plus ou moins contagieuses. Cette année, si vous avez échappé à la grippe, à la gastro et aux otites, il y a peu de chance que vous échappiez à la Pokémonite, dont le virus, revigoré par son avatar électronique sur téléphone portable, a désormais atteint les plus jeunes, par le biais des cartes à collectionner.

Inutile de repenser à l’argent dépensé par vos enfants pour remplir l’album de l’Euro 2016 il y a à peine trois mois. Compléter les équipes du Pays de Galles ou de l’Islande avec des autocollants à l’effigie de footballeurs inconnus était ce qui pouvait les rendre le plus heureux au monde. Tant pis si le budget de l’album a égalé le montant nécessaire à l’acquisition de l’intégrale de Proust dans la Pléiade. Aujourd’hui, c’est oublié, l’important, c’est d’avoir toutes les cartes Pokémon. C’est un trafic sans fin, qui semble juste épargner la Spillschoul, uniquement parce qu’ils ne savent pas encore lire. Même en primaire, on peut toutefois douter que les élèves aient compris toutes les subtilités du jeu de cartes, à base d’attaques multiples, de dressages, de points de vie et d’évolutions. L’intérêt réside plutôt dans l’accumulation compulsive de cartes, et la grande question qui taraude les hommes depuis la nuit des temps : qui est-ce qui a la plus grosse (pile) ?

Avec 721 espèces, issues de sept générations, classées en 18 types, le bestiaire des petits monstres japonais n’a rien à envier à la mythologie Dogon. Les spécialistes en culottes courtes connaissent non seulement les noms et qualités de tout leur cheptel, mais savent également quels sont les pouvoirs spéciaux de chacune de leurs bêtes et en quelles nouvelles créatures elles peuvent se transformer, à force de dressage, de combats ou de contact avec des pierres. On pourra quand même regretter que les efforts de mémoire de nos chères têtes blondes soient mis à contribution avec des monstres imaginaires aux couleurs criardes plutôt qu’avec des cartes représentant les dynasties européennes, les grands noms de l’histoire de l’art ou des illustrations évoquant, soyons fous, les verbes irréguliers allemands.

Sans aller aussi loin, on pourrait au moins imaginer des cartes Pokémon en luxembourgeois. Ce serait de la folie. Pour l’instant, il semblerait que le multilinguisme se soit arrêté à japonais, anglais, français, allemand, espagnol et italien. On s’étonne qu’aucune pétition n’ait encore été enregistrée pour demander une traduction. Fini les Bulbizarre, Salamèche, Colossinge ou Dracaufeu, place aux Kachkeisioun, Gromperefeuer, Beierliicht, ou Uelzechteier…

Après le prix Nobel de littérature attribué cette année à Bob Dylan, il ne semblerait pas inapproprié que le prix Nobel d’économie revienne, l’année prochaine, à Satoshi Tajiri, inventeur, il y a vingt ans, des Pokémon, pour sa contribution à la compréhension du modèle capitaliste auprès des publics les plus jeunes. Grâce à ces cartes, l’enfant réalise que la satisfaction liée à une nouvelle acquisition est toujours moins forte que la frustration de ne pas avoir tout ce que possède son voisin. D’ailleurs, les cartes sont conçues pour établir une échelle de valeurs : des icônes spécifiques indiquent la rareté éventuelle d’une créature, celles qui brillent valent plus cher, il y en a des petites et des grandes… la métaphore est parfaite avec tout ce que ces futurs adultes achèteront un jour !

Comment capter l’argent de poche des enfants ? De Nintendo à Apple en passant par Haribo, les boulangeries de quartier ou les marques de vêtements, rares sont ceux qui n’ont pas été tentés par cette manne : un public influençable, qui se renouvelle naturellement tous les dix ans, réceptif aux publicités, qui ne pense pas encore à économiser et peut consacrer l’ensemble de son budget à ses loisirs. Le rêve de tous les consultants en marketing ! D’ailleurs, les Pokémon n’ont qu’à bien se tenir, s’ils ne veulent pas finir oubliés dans une caisse à prendre la poussière au grenier, à côté des toupies Beyblades, des bracelets élastiques Rainbow Looms, des albums de l’Euro et de la Coupe du monde. Dans un mois, il y a un nouveau Star Wars qui débarque. Que la force soit avec vous…

Cyril B.
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