Débat sur les sciences sociales et humaines

« All eng Datz ! »

d'Lëtzebuerger Land du 16.06.2011

À en croire certaines réactions du public pendant et après la discussion Public Forum mardi 14 juin au Carré Rotondes à Hollerich, les orateurs ont mérité une note insuffisante, une « Datz ». Les inculpés/invités ce soir-là étaient Rolf Tarrach, recteur de l’Université du Luxembourg (UL), Michel Margue, doyen à l’UL, Dieter Ferring, professeur à l’UL et Diane Adehm, députée CSV. Le sujet de discussion – le rôle des sciences sociales et humaines à l’université – fut modéré par Jürgen Stoldt, dans son style typiquement pro et zen.

La première « Datz » – et là ce fut le consensus général – fut attribué au récent livre Les défis de l’Université du Luxembourg de Henri Entringer, livre qui servait de trame de fonds au débat. On l’a déjà dit dans le Land : c’est un livre qui fait preuve d’un traitement partial et d’une méconnaissance des sciences humaines (voir d’Land du 15.04.2011).

Donc cui bono sciences sociales et humaines (SSH) ? Pour Michel Margue, certaines images qui circulent à propos des SSH – elles ne seraient pas précises, pas évaluables et mesurables, pas rentables et sans utilité directe – seraient erronées. D’autant plus que ces sciences peuvent proposer des analyses critiques du développement de la société luxembourgeoise et qu’elles produisent des diplômés avec des compétences analytiques, synthétiques et linguistiques.

Dieter Ferring souligna que ce qui rend impossible de donner des réponses faciles est que les critères varient en fonction des utilités, que la réalité sociale est complexe et que les SSH sont liées à un certain contexte. Ce qui n’empêche pas d’évaluer et d’avoir des critères de qualité pour les SSH, ni leur capacité de s’affranchir de contextes locaux ou de s’engager dans des projets interdiscipliniares.

Rolf Tarrach présentait, au début du débat, une vision mainstream des SSH : les vrais problèmes de nos jours sont tous interdisciplinaires et les SSH doivent nécessairement collaborer avec les sciences naturelles. So far, so good. Mais au cours de la soirée, Tarrach prétend que les SSH seraient plus « compliquées » que les sciences naturelles, qui, elles, auraient la vie plus « facile » pour démontrer leur intérêt/validité et il fait une nette séparation entre le benchmarking international des sciences naturelles et le localisme des SSH. Bref, plein de dualismes quelque peu caricaturaux et surprenants de la part d’un recteur d’une université qui comprend une faculté en SSH. Tarrach ne semble pas emphatiser avec les SSH – leur méthodes, leurs sujets, leurs questionnements. Et pourquoi s’obstiner à toujours vouloir mesurer et discuter des SSH par rapport aux sciences naturelles, comme si ces dernières étaient la référence ?

Deuxième « Datz » : c’était surtout le public qui proposa des exemples du rôle et de l’utilité des SSH : leur rôle dans des débats publics, pour forger des concepts/idées (comme inconscient, paradigme, gouvernance), pour faire avancer les connaissances scientifiques, pour l’employabilité dans le secteur culturel,…

La question de la soirée porta sur le conseil de gouvernance, une structure qui monopolise(ra) presque tous les pouvoirs décisionnels au sein de l’UL, mais qui n’est pas vraiment contrôlée – ni par le haut (par le ministre, en l’occurrence François Biltgen, CSV), ni par le bas (par les enseignants et les étudiants). Un tel organe est-il légitime ? Diane Adehm, ayant demandé conseil à ses collègues au CSV, n’avait « pas de réponse » (pour tout dire, aucune des réponses d’Adehm n’a vraiment su convaincre pendant le débat). Tarrach répondit laconiquement par « knowledge speaks, but wisdom is silent ». C’est seulement Margue qui tenta de répondre de façon ultra-diplomatique. Un membre du public, Serge Kollwelter, s’indigna en disant que dans le système scolaire, les invités auraient eu une note insuffisante pour de telles réponses (« Dir hätt all eng Datz »). À nouveau silence de Tarrach et de Adehm. Deuxième vague tentative de minimiser les dégâts par Margue. Mais le public resta sur sa faim.

La relation entre université et politique semble bizarre au Luxembourg. Trois observations : dans la revue Forum, on ne publie plus d’articles sur la politique de l’université depuis 2005/6, il n’y a que peu de parlementaires qui semblent connaître et s’intéresser à l’université, et à une question à un membre du CSV on n’obtient simplement pas de réponse. Une université qui se tait sur la politique, une politique qui se tait sur l’université : voilà qui surprend. Et qui est triste pour une université qui est régulièrement critiquée pour son manque de transparence, de démocratie et de communication. Et si, pour changer, l’université osait débattre et discuter ouvertement et sereinement de politique ? Et si les décideurs politiques commençaient à s’intéresser, à comprendre et à discuter de l’université ? Et si on instaurait des forums où l’on discuterait publiquement des sciences, d’université et de politique ?

Morgan Meyer
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