Entretien avec Rolf Tarrach, recteur de l'Université du Luxembourg

Campus Luxembourg 1.0

d'Lëtzebuerger Land du 21.07.2005

d'Land: Votre budget pour l'année 2006 vient d'être accepté par le conseil de gouvernance ; selon les nouvelle procédures budgétaires, le gouvernement ne donnera son aval pour la dotation publique demandée qu'en automne. Vous demandez quelque 50 millions d'euros, ce qui équivaut à une augmentation substantielle par rapport à cette année. Allez-vous avoir cet argent supplémentaire et à quoi servira-t-il?

Rolf Tarrach: J'ai proposé un budget de 49,7 millions d'euros, proposition que le conseil de gouvernance a acceptée la semaine dernière. Cela correspond à une augmentation de 17 millions d'euros, ou 52 pour cent de notre budget actuel. Cette augmentation conséquente s'explique par nos nombreuses charges et missions, je peux justifier chacun des postes. Ainsi, la majorité de ces dépenses sont des investissements dans nos activités de recherche: pour le fonctionnement de la bibliothèque, pour les locaux au Kirchberg, pour l'embauche de personnels de recherche... Nous avons prévu 1,2 million d'euros pour de nouveaux chercheurs dans les domaines de nos priorités de recherche et en plus dix assistants et cinq assistants-chercheurs pour les domaines non-prioritaires ; 4,5 millions d'euros sont prévus pour des projets de recherche, puis nous devons aussi renforcer l'administration de l'université, qui est encore très faible. En outre, treize fonctionnaires, qui avaient une décharge et furent payés par le ministère de l'Éducation nationale, partent à la retraite, comme nous devons les remplacer et payer les nouveaux employés de notre propre budget - bien qu'invisible vers l'extérieur, cela va aussi nous coûter plus cher. Il faut voir que nous sommes partis d'un budget modeste, et nous devons faire beaucoup de choses...

Lors d'une conférence de presse, en mars, vous disiez « ou le recteur a plus de pouvoir, ou cela va très mal se passer »... Où en êtes-vous dans les négociations avec le conseil de gouvernance? Avez-vous trouvé un terrain d'entente? Votre conseil de gouvernance vous fait-il davantage confiance?

On a fait de grands progrès, le travail avec le conseil de gouvernance est aujourd'hui très positif. Lors de notre dernière  réunion, nous avons beaucoup avancé. Les réunions sont intensives, il faut batailler pour une décision, mais c'est constructif. On a pu se connaître mieux, nous avons eu des contacts en dehors du conseil de gouvernance, ce qui est très important. Aujourd'hui, je suis plus optimiste. La preuve de notre bonne relation: ils ont accepté la croissance du budget et mes propositions pour nos priorités de recherche et les grands axes que je veux développer. Mais il faut continuer à travailler, je n'avais pas encore le temps de tout faire .

Au printemps, on disait même que vous étiez sur le point de repartir...

C'est vrai qu'au mois de mars, je n'étais pas du tout satisfait, je n'avais tout simplement pas les conditions pour faire mon travail correctement. Mais aujourd'hui, la situation est différente, je suis beaucoup plus content. Un indicateur pour ma volonté de rester est le fait que nous sommes en train de vendre notre maison à Barcelone pour en acheter une ici. Aujourd'hui, je dis que je serai ici cinq ans et j'espère qu'à mon départ, l'université sera différente...

Vous allez reprendre en septembre, à la rentrée académique, avec onze formations de bachelors et douze masters.... Quels sont les grands axes et selon quels critères est-ce que vous les avez choisis?

Il faut savoir qu'un bachelor comporte 180 crédits ECTS (European credit transfer system, ndlr.), alors qu'un master en comporte 120. La majorité des nouveaux enseignements se basent en fait sur des formations qui existaient déjà ici et correspondent parfois à des besoins de la société, parfois à ceux de différents ministères, comme par exemple celui de la Famille ou celui de l'Éducation nationale. Donc, les bachelors et masters que nous allons lancer à la rentrée sont des adaptations de structures existantes, mais, et cela est très important, nous allons aussi faire des adaptations pédagogiques. Mais après la prochaine rentrée, nous allons arrêter la création de nouveaux masters et bachelors et nous consacrer au développement de la recherche. Cela en partie aussi parce que nous avons des problèmes de locaux.

Justement, où en êtes-vous avec le choix du site unique dans la Ville de Luxembourg et quand est-ce que le chantier de la Cité des sciences à Esch sera lancé?

Le problème des locaux n'est toujours pas résolu. Le groupe de travail qui devait décider du site unique à Luxembourg-ville a fait une analyse de plusieurs sites et a recommandé un emplacement, mais je ne peux rien vous dire, comme c'est au gouvernement d'en décider. Par ailleurs, nous sommes en train de travailler sur l'évolution du projet eschois. Idéalement, on n'aurait eu qu'un seul site, soit à Esch, soit à Luxembourg, parce qu'on compte accueillir 8 000 ou 9 000 étudiants, c'est déjà un peu juste pour créer une ambiance. Ceci dit, j'accepte bien sûr la décision qui a été prise.

L'Université du Luxembourg va donc véritablement être lancée en automne, avec, tout de suite, l'application des formations LMD, licence (ou bachelor), master, doctorat du processus de Bologne. Une aubaine?

Oui, c'est une chance: nous n'avons pas à gérer la lourdeur qu'il faut changer une tradition, comme en France par exemple. Cela nous permettra d'être plus rapides que les autres. J'ai bloqué ma semaine pour faire un document stratégique pour l'évolution de l'Université du Luxembourg que nous allons discuter d'abord en interne, puis avec le conseil de gouvernance pour qu'il soit finalisé en octobre. Je peux dire que je connais aujourd'hui assez bien la situation de l'Université, le pays et des gens au Luxembourg pour faire une évaluation réaliste. À mon arrivée, cet exercice aurait été hasardeux. Ce document sera un papier stratégique pour les dix prochaines années, dont une première partie sur les cinq ans à venir.

Une des grandes questions qui a été souvent posée lors des discussions précédant le vote de la loi de 2003 fut: qu'est-ce que cette université va apporter comme plus-value au Luxembourg? Avez-vous une réponse à cette question?

Cette réponse s'impose au vu des bachelors, des masters et des axes de recherche que nous venons de fixer: tous ont un rapport avec la réalité luxembourgeoise. Ainsi, sur les dix axes, deux ont une spécificité vraiment locale ; je les appelle « axes spéciaux ». Il s'agit d'une part de « dynamique du luxembourgeois moderne », dans le domaine de la linguistique, et de l'autre de celui intitulé « apprendre pour la vie au XXIe siècle », qui traite de pédagogie moderne. Puis nous avons un axe qui s'appelle « communication cellulaire en santé et en maladie », un programme en biomédecine qui combine recherche fondamentale et recherche appliquée. Les autres axes sur lesquels nous venons d'avoir le feu vert sont: «computational engineering», de la modélisation et des mathématiques appliquées intéressant surtout certaines sociétés, «recherche coopérative sur les sciences de la terre et l'environnement», une recherche fondamentale mais qui a une importance essentielle pour la société, «européanisation du droit», qui est surtout motivé par la présence d'institutions européennes, notamment la Cour de justice. «Security and trust in digital communication», dans le domaine de la cryptologie, bien qu'il s'agisse d'une recherche fondamentale, correspond aussi à une demande émanant des entreprises, nous allons travailler avec le Liasit sur ce projet. Les trois derniers axes sont «gouvernance européenne», «dynamique du développement durable», essentiellement de la sociologie, et «mesure du risque et de la performance», dans le domaine de la finance. Les programmes en droit et en finance devront toutefois être reportés de six mois parce que nous sommes encore en train de recruter les chercheurs. Ce sont là des programmes qui pourraient durer jusqu'en 2007, 2008, voire 2009, après avoir réussi une évaluation, aussi bien du contenu que des personnes. Parallèlement, après 2006, nous allons commencer à développer des axes top down, c'est-à-dire qui ne soient pas initiés par les facultés mais par le rectorat.

Après quelques années de scepticisme vis-à-vis de l'Université, on a un peu l'impression que l'opinion publique est en train de tourner à votre égard, comme si, maintenant, tout le monde avait des idées de recherches à vous faire faire. Ainsi, dans les débats politiques qui ont suivi le référendum sur le traité constitutionnel, les députés ont estimé que l'UdL pourrait faire une analyse des résultats. Or, votre cellule Stade n'a même pas encore terminé son analyse des élections législatives de 2004... Avez-vous les moyens de répondre à ces demandes?

Oui, il paraît qu'on veut nous charger de cette étude. C'est l'axe de recherche «gouvernance européenne» qui nous permettrait de la réaliser, comme le référendum était avant tout une question européenne.

Vous êtes en train de recruter les enseignants pour la rentrée, on voit passer les annonces dans la presse nationale et internationale... En mars, vous vous inquiétiez que les structures toujours défaillantes pourraient décourager les meilleurs professeurs de venir au Luxembourg. Quels sont les échos aujourd'hui?

Le conseil de gouvernance a déjà approuvé huit ou neuf nominations, je vois en permanence des candidats, souvent intéressants, mais qui posent parfois des demandes spéciales, alors il faut négocier. En général, je suis assez content du niveau des candidats. Mais il est vrai que les problèmes, notamment du côté des infrastructures, demeurent. Et puis les barrières bureaucratiques sont encore trop lourdes, il faudrait introduire des conditions spéciales pour étudiants et chercheurs, notamment dans le domaine de l'immigration. Nous venons par exemple de recruter un professeur russe et je me demande déjà comment cela va se passer pour ses papiers. Les autres enseignants-chercheurs que nous avons recrutés viennent d'universités en Allemagne, en France, en Belgique, il y a même un Luxembourgeois.

Qui sont vos étudiants? Quel est leur profil et d'où viennent-ils? L'année académique écoulée, il y en avait près de 3000, où est-ce que vous allez recruter les futurs étudiants?

En 2004-2005, sur les 2900 étudiants inscrits, 1800 étaient Luxembourgeois, les autres Français (290), Portugais (190), Belges (130), Allemands (78), voire Camerounais (50). Mais nous n'avons toujours pas assez de statistiques, je ne peux donc pas dire si les 190 Portugais sont des résidents ou non. Il faudra faire des analyses sociologiques plus poussées une fois que les nouvelles formations seront vraiment sur les rails. Actuellement, tout change encore trop vite.

La loi sur l'Université du Luxembourg a inscrit la mobilité comme une contrainte  dans le cursus: vos étudiants doivent passer au moins une année à l'étranger. Vers où vont les étudiants de l'UdL? Et d'où viennent d'éventuels étudiants d'universités étrangères?

Actuellement, les échanges sont les plus intensifs avec des universités allemandes, françaises et belges - en gros celles avec lesquelles nous avons des accords. Mais j'aimerais, là encore, développer l'offre en faisant des accords avec des facultés plus lointaines, aux États-Unis ou en Chine surtout.

Les étudiants européens peuvent encore s'inscrire jusqu'au 1er septembre à l'Université du Luxembourg. Toutefois, vous introduisez des frais d'inscription, symboliques certes, de 100 euros seulement (à l'exception de l'Institut de formation bancaire, qui demande 17500 euros) Pourquoi? Et est-ce que des minervals trop élevés -  ce qui n'est pas encore le cas aujourd'hui, mais cela pourrait venir - ne risquent pas de devenir une méthode de sélection anti-sociale?

Comme jusqu'ici, l'Université du Luxembourg ne demandait pas de frais d'inscription, nous avions toujours un certain nombre d'étudiants qui s'inscrivaient chez nous pour avoir accès à des moyens de transport gratuits ou des tickets de cinéma moins chers. Pour nous, cela avait le grand désavantage de fausser nos statistiques. Donc, en demandant ne serait-ce que cent euros, nous allons arrêter cette pratique. Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que quelqu'un paye les études - en ce moment, c'est vous et moi, en tant que contribuables, avec nos impôts. Il est vrai que l'État luxembourgeois paye encore très peu pour l'enseignement supérieur: si la moyenne européenne est de 1,1 pour cent du PIB investi en enseignement supérieur, le Luxembourg n'en est encore qu'à 0,3 pour cent. Donc, en un premier lieu, j'estime que l'État doit d'abord prendre ses responsabilités et investir plus, ce n'est qu'après que nous pourrons penser à augmenter les frais d'inscription. Mais cet argent pourrait nous aider, surtout si nous voulons faire plus de recherche, qui coûte cher. Avec, bien sûr, un système de soutien pour étudiants défavorisés derrière, les pays scandinaves sont précurseurs dans ce domaine. En principe, je suis d'avis que ceux qui ont les moyens doivent aussi payer.

Parlons des rapports entre l'université et l'économie privée: vous signez régulièrement des accords avec des entreprises du secteur privé, qui s'engagent à sponsoriser des projets de recherche surtout... Ne craignez-vous pas pour le principe de l'indépendance de la recherche?

Non, pas du tout, je n'ai pas cette peur-là! C'est à nous d'être vigilants, dans nos relations avec les entreprises, pour éviter justement de perdre notre autonomie. Certes, cela est un problème aux États-Unis par exemple, car souvent les universités y sont trop dépendantes, voire au service des entreprises. Mais nous n'en sommes pas là, nous sommes seulement en train de mettre en place des partenariats avec le secteur privé, par exemple en proposant à certaines entreprises de financer des chaires. Nous avons déjà quelques contacts.

Quelles relations envisagez-vous avec les Centres de recherche publics, les CRP, qui ne furent pas intégrés dans l'Université par la loi de 2003. Ils défendent leur indépendance bec et ongles et restent méfiants vis-à-vis de l'UdL, de peur d'être phagocytés...

J'aimerais avoir une relation très étroite avec les CRP, j'ai déjà quelques idées pour cela, par exemple en créant une relation géographiquement très étroite à Belval, dans les nouveaux bâtiments à construire. Mais c'est mon idée à moi...

Il est prévu de tripler, à terme, le nombre d'étudiants à l'Université du Luxembourg. Comment jugez-vous l'évolution de la vie étudiante? Qu'est-ce qui manque, outre les logements?

Les logements certes: nous allons en avoir plus de 200  après l'été. Mais ce qui nous manque surtout, c'est d'avoir un seul site, pour atteindre une masse critique. En ce qui concerne l'ambiance de campus, on ne peut pas faire beaucoup en ce moment, cela doit se construire peu à peu, ce qui prend du temps.

 

 

josée hansen
© 2019 d’Lëtzebuerger Land