Art contemporain

Les vanités de Katinka Bock

d'Lëtzebuerger Land du 31.08.2018

Personne ne l’avait remarqué, parce que c’est le genre de détails auquel on ne fait pas attention. Mais pendant plusieurs semaines en début d’année, les poignées de main en inox des grandes portes d’entrée du Mudam avaient été remplacées par des poignées en cuivre brut, matériau qui réagit fortement à toutes sortes d’influences extérieures, notamment l’humidité de l’air ou la transpiration dans les paumes de mains des visiteurs qui les touchaient. Après ce temps d’altération, l’artiste Katinka Bock les enleva et les monta sur des portes vitrées récupérées pour son installation Aussicht. Ces portes vitrées démesurées sont maintenant installées devant une ouverture dérobée (qui est normalement cachée), donnant sur un local technique qui, lui, s’ouvre vers l’extérieur.

Katinka Bock, née en 1976 à Francfort et qui vit et travaille depuis des années à Paris, compte comme une des sculptrices à suivre en Europe et se voit consacrer la plus grande rétrospective de son œuvre en ce moment au Mudam, avec une cinquantaine d’œuvres datant de 2006 à 2018, dont une quinzaine de nouveaux travaux, parmi lesquels huit ont été produits pour le Mudam. Sa rétrospective Smog se décline en trois parties dans les trois musées coproducteurs, à savoir le Kunstmuseum Winterthur en Suisse (en début d’année), au Mudam en ce moment et ensuite à l’Institut d’art contemporain à Villeurbanne en France.

La pièce maîtresse de cette exposition, la plus majestueuse et la plus complète pour comprendre la démarche de Katinka Bock, est sans conteste Seelandschaft im Nebel constituée d’un dallage en plaques de cuivre dont certaines sont surmontées de petits réchauds électriques qui se mettent parfois en marche pour réchauffer l’eau qui se trouve dans des plats en céramique au-dessus, eau qui s’évapore lentement, avant que les réchauds ne s’éteignent à nouveau. L’installation de 2017, qui a été prêtée au Kunstmuseum Wintherthur par ses Amis, réunit plusieurs des caractéristiques du travail de Katinka Bock : les matériaux pauvres, la forme minimaliste (on pense forcément aux installations de Carl André), et l’altération de l’œuvre par la physique et le temps. Sa Seelandschaft est effectivement tout un paysage dans une des deux magnifiques galeries du Mudam au premier étage, que la sculptrice occupe toutes les deux avec ses œuvres en apparence austères et spartiates, mais qui ouvrent de multiples couches de lecture une fois qu’on se donne la peine de les appréhender.

Dans ce sens, il n’est pas faux de rapprocher l’exposition de Katinka Bock au Mudam du travail de Christoph Meier actuellement au Casino, dont elle partage la rigueur formelle et certaines obsessions, comme celle d’interroger le lieu d’exposition dans son être même. Là où l’Autrichien Meier (de quatre ans le cadet de Bock) déconstruit l’espace du Casino au moyen d’une grille en bambou, Bock rend visible la tuyauterie des réseaux techniques du Mudam en les exposant tels des sculptures. Là où Meier travaille la notion du temps en attendant que les structures en bambou flétrissent et brunissent ou que les agaves placés dans des seaux repoussent, Katinka Bock regarde pourrir les citrons sur Balance for books (2012) – ce qui modifie aussi le poids des fruits et donc l’inclinaison des tiges en acier sur lesquelles ils sont fixés. En outre, elle avait posé des plaques de cuivre sur le toit du Mudam durant une année (For your eyes only, roof, 2018) ou noyé une colonne de bronze au fond de l’Alzette durant le même temps (la colonne fait maintenant partie de l’œuvre Population [low culture], 2018). Ou encore cet exemple-ci : la surface organique de la céramique Sonar (2017) provient de son passage dans la mer du Nord.

Katinka Bock est une descendante du minimalisme et de l’arte povera. Elle travaille de nombreux matériaux historiques de la sculpture – l’argile, l’acier, le bois, le cuivre, la pierre ou le bronze – et elle le fait avec des gestes simples, souvent très féminins comme plier, enrouler, laisser une empreinte. Dans son exposition au Mudam, elle opère par échos et citations, par clins d’œils même, comme ce poisson qui revient encore et encore. Elle trouve des solutions pour les coins, comme cette petite sculpture en céramique Himmel und Meer, qui fait protection et œuvre à la fois. Et ainsi, elle occupe ces 900 mètres carrés avec élégance. Une réussite.

L’exposition Smog/Tomorrow’s Sculptures de Katinka Bock dure encore jusqu’à ce dimanche,
2 septembre au Mudam, Park Dräi Eechelën au Kirchberg ; finissage en musique et poésie dimanche, avec un intervention musicale de l’ensemble contemporain United Instruments of Lucilin à 11 et 15 heures, le percussionniste Guy Frisch jouant sur des poteries de Maryse Linster, accompagné par les live electronics de Patrick Muller ; lecture poétique par Maximilien Jadin à 14h30 dans l’exposition. À l’occasion de l’exposition, coproduite par le Kunstmuseum Winterthur et l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, sont publiés deux livres, en collaboration avec Roma Publications Amsterdam : Sonar, un livre d’artiste basé sur les photos de Katinka Bock autour de ses sculptures, paru en janvier est en vente au Mudam au prix de 20 euros ; le deuxième, une monographie de l’artiste, paraîtra en automne ; www.mudam.lu.

josée hansen
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