Moldavie

Déchirée entre l’UE et la Russie

d'Lëtzebuerger Land vom 21.06.2019

Il s’agit d’un petit morceau de terre enclavé entre la Roumanie et l’Ukraine qui a inspiré la Syldavie de Tintin. En réalité il s’agit d’un pays, la Moldavie, qui cherche son identité entre son ancrage à l’Union européenne (UE), et sa nostalgie de l’Union soviétique. Ancien territoire roumain englobé par l’URSS après la Deuxième guerre mondiale, la Moldavie ne cesse de se poser la question : l’Ouest ou l’Est ? C’est le dilemme des quatre millions de Moldaves dont un million ont tranché la question en partant vivre et travailler en Russie et dans l’UE où ils peuvent circuler pendant trois mois dans l’espace Schengen.

Le résultat des élections législatives du 24 février traduit le déchirement de ce pays. Les socialistes pro-russes dirigés par le président Igor Dodon arrivent en tête. Ils sont suivis par le Parti démocrate (PD) contrôlé par l’oligarque Vlad Plahotniuc, un homme d’affaires sulfureux accusé de tous les maux du pays. Le gouvernement installé au pouvoir en 2016 sous la baguette du Premier ministre Pavel Filip a été une marionnette dans les mains du puissant homme d’affaires. En troisième position arrive une coalition de partis pro-européens, Acum (Maintenant), orchestrée par Mme Maïa Sandu. Le 6 juin, après une longue série de négociations ces derniers se sont alliés avec les socialistes, leurs ennemis d’antan, pour créer une majorité capable de déboulonner M. Plahotniuc. « C’est une décision historique pour la Moldavie, a déclaré Joseph Daul, président du Parti populaire européen, dans un communiqué rendu public suite à la création de cette alliance politique. La Moldavie n’est plus un État aux mains des oligarques, elle avance vers la démocratie. »

Le 8 juin, le président Igor Dodon a nommé la nouvelle Première ministre, Mme Maïa Sandu, décision saluée par la Commission européenne et Washington qui souhaitent la stabilisation de ce pays tampon entre l’UE et l’ancien espace soviétique. Mais les miracles sont de courte durée à Chisinau, la capitale moldave. Dimanche 9 juin, le Parti démocrate dirigé par Vlad Plahotniuc a lancé une contre-offensive. Avec l’appui de la Cour constitutionnelle le président Dodon a été démis de ses fonctions et remplacé par le Premier ministre Pavel Filip. Ce dernier a annoncé qu’il organisera des élections anticipées le 6 septembre. « C’est une décision arbitraire et criminelle », a affirmé Adrian Nastase, représentant de l’alliance pro-européenne ACUM.

Lundi 10 juin, les nouveaux ministres dirigés par Mme Sandu ont tenté de se rendre au siège du gouvernement pour assister à leur première réunion mais ils ont trouvé portes closes, le gouvernement du Premier ministre Pavel Filip ayant refusé de quitter les lieux. Ce n’est que le 14 juin que ce dernier a accepté de démissionner sous la pression des partenaires occidentaux de son pays. « L’Union européenne est prête à travailler avec le gouvernement démocratiquement élu, a déclaré la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini dans un communiqué rendu public le 9 juin. Le dialogue entre les représentants démocratiquement élus doit être la clé pour trouver une solution à la crise politique actuelle. »

Après avoir connu deux gouvernements s’accusant réciproquement de tentatives de coup d’État, la Moldavie retrouve le calme. « Nous allons entrer dans l’opposition » a déclaré à la télévision le 14 juin le représentant du Parti démocrate contrôlé par l’oligarque Vlad Plahotniuc. Le poste de Premier ministre sera occupé par Maïa Sandu, 47 ans, ancienne ministre de l’Éducation nationale et ex-conseillère de la Banque Mondiale. « Les abus commis par Vlad Plahotniuc, le blocage des institutions de l’État, le chantage et les menaces, le refus de reconnaître un gouvernement démocratiquement élu ne resteront pas impunis, a affirmé Mme Sandu le 14 juin. Une justice indépendante prendra toutes les mesures contre M. Plahotniuc et ceux qui ont enfreint la loi avec lui. »

Derrière le visage discret de Mme Sandu se cache une dame de fer qui entend remettre le pays sur les rails. Un exploit dans un pays où les femmes sont loin d’avoir trouvé leur place sur la scène politique. L’arrivée de Mme Sandu aux manettes du gouvernement laisse présager un sursaut vers l’Ouest de ce pays qui est encore déchiré entre la volonté de s’ancrer à l’Ouest et la nostalgie de l’Est. « Nous avons gagné face au mal, la Moldavie est enfin libre », a-t-elle déclaré dans son premier discours de Première ministre. Tintin n’aurait pas demandé plus.

Mirel Bran
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