Chronique Internet

La descente aux enfers de My Space

d'Lëtzebuerger Land du 01.07.2011

Il fut un temps où My Space était l’application la plus en vue du Web 2.0, l’agora en ligne par excellence. Avoir son My Space était une obligation évidente pour qui voulait avoir une existence propre sur le Net. Avant l’ascension de Facebook et d’autres plateformes, My Space, créé en 2003, a en 2006, en 2007 et jusqu’au début de 2008, occupé toute la place. Le Wall Street Journal, lui-même propriété de News Corp, a annoncé cette semaine que le groupe média de Rupert Murdoch l’a vendu pour une somme comprise entre 30 et 40 millions de dollars, après l’avoir acheté pour 580 millions de dollars en 2005. Une information confirmée depuis par un communiqué de presse, qui fixe le prix à 35 millions de dollars, soit six pour cent du prix d’acquisition d’il y a six ans.

Comment My Space a-t-il pu perdre autant de valeur en si peu de temps, alors que ses utilisateurs ont fait preuve d’une étonnante loyauté durant toutes ces années ? Selon Wired, My Space est victime de la « loi de la jungle digitale », qui édicte qu’il ne peut y avoir qu’un réseau social, moteur de recherche ou traitement de texte dominant. Facebook est en effet le phénomène qui a ruiné l’investissement de Murdoch dans le Web 2.0.

L’acquéreur est Specific Media. Le chanteur Justin Timberlake a lui aussi pris une petite participation et entend contribuer aux efforts pour relancer la plateforme.

Créé dans le sillage de Friendster, lui-même lancé en 2002, My Space a séduit au début par sa gratuité et par sa facilité d’usage. Les musiciens et groupes musicaux, connus ounon, ont toujours été particulière­-ment nombreux sur My Space, grâce notamment aux efforts entrepris très tôt par la plateforme pour faciliter la mise en ligne d’extraits et les interactions avec leur communauté de fans. Porté par e-Universe, une entreprise de marketing en ligne aux ressources non négligeables, My Space avait bénéficié dès le départ d’infrastructures solides et d’un accès aux millions d’internautes recensés dans les fichiers d’e-Universe. Le nom de domaine avait été à l’origine créé pour servir à stocker en ligne des données personnelles ; ce n’est que plus tard que naquit l’idée de l’utiliser pour un réseau social. My Space a d’abord confiné sa présence aux États-Unis, mais a pu s’étendre par la suite en Europe et en Chine, enregistrant son 100 millionième utilisateur aux Pays-Bas en 2006. En 2007, déjà propriété de News Corp qui avait racheté e-Universe, la valeur de My Space était estimée à 12 milliards de dollars.

Parmi les causes évoquées pour expliquer le déclin de My Space figure notamment la place excessive accordée par ses propriétaires à la publicité. Alors que ses pages en contenaient déjà des quantités non négligeables, un accord de trois ans passé avec Google a certes procuré 900 millions de dollars à ses propriétaires, mais a aussi quelque peu découragé ses utilisateurs en les truffant encore davantage de liens publicitaires en tous genres.

Sans avoir commis de faute particulière, My Space a été dépassé par d’autres réseaux ; le fait d’appartenir à un énorme groupe médiatique, qui avait ses employés, quelque 1 400 à l’époque la plus faste, logés au siège de Fox Interactive Media à Beverly Hills, aura sans doute contribué à sa relative paralysie et à son incapacité à reprendre l’initiative durant son inexorable descente aux enfers.

Les nouveaux propriétaires parviendront-ils à refaire de My Space une référence ? Rien n’est moins sûr. Parmi les concurrents qui lorgnent la place occupée par Facebook, il y a désormais Google, qui a lancé cette semaine, sur invitation seulement, un service nommé Google+ censé s’attaquer à la prédominance de Facebook. Mais l’univers des réseaux sociaux est tout sauf figé, et il suffit d’une bonne idée ou d’une application réussie pour I-Phone pour se tailler une place enviée dans cet univers volatil.

Jean Lasar
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