Maux dits d’Yvan

La poignée de mains

d'Lëtzebuerger Land du 27.03.2020

L’autre soir, en rangeant ma salle d’attente, je tombai sur une poignée de mains qu’un patient précautionneux, bien au fait des dernières consignes de sécurité en matière de coronavirus, avait discrètement cachée sous un fauteuil. Me rappelant alors la chanson prémonitoire de Brassens, je me mis en quête de faire circuler la fragile effusion, « car c’est une des pires perversions qui soient que de garder une poignée de mains par devers soi ».

Bien mal m’en a pris. À la boulangerie, la femme du boulanger dédaigna mon offre, préférant mettre sa patte à la pâte, alors que mon garagiste mit la sienne dans le cambouis. Me promenant avec une amie de toujours, la belle me fit comprendre que les mains baladeuses n’avaient plus cours en ces jours de pandémie. Elle refusa tout net de m’accorder sa main, alors que mon confrère et néanmoins ami d’origine italienne continuait à mettre sa main aux culs plutôt que de serrer la mienne.

Devant l’école du quartier, je croisai un exhibitionniste dont les patoches étaient bien trop occupées à ce que vous savez pour accepter ma proposition. Dans la rue, un mendiant me tendit bien la paluche, mais ce fut pour demander l’aumône. Place Clairefontaine, le républicain que je suis refusa de serrer la main que me tendit majestueusement feu la Grande-Duchesse Charlotte. Poussant mon chemin jusqu’à la toute proche Chambre des députés, je croisais un député populiste de la droite extrême qui venait de réclamer la fermeture des frontières aux étrangers porteurs du virus. À ma vue, sa main se raidit pour me faire un salut de triste mémoire. À la Cité Judiciaire toute proche, le prisonnier menotté que les flics amenaient au prétoire dut renoncer à contre-cœur à ma poignée, et, devant ma sollicitude, les pandores menaçaient même d’en venir aux mains. Dans le tram, le contrôleur qui n’avait pas encore appris la nouvelle de la gratuité des transports, voulait prendre ma main, mais il ne songea qu’à vérifier mon ticket devenu caduc. Assis à mes côtés, un manchot sourit tristement, rassuré cependant de ne pas devoir serrer des mains infectées. Le soir, je dînai avec un confrère psychiatre à qui je ne pouvais serrer la louche, car il avait deux mains gauches. Même problème avec un ami chirurgien qui avait deux mains adroites. Au moins, avec ces convives, je pinçais pour les pinces du homard.

En désespoir de cause, je finis par confier l’orpheline poignée à un de mes patients, atteint de tocs. Le pauvre souffrit d’un trouble obsessionnel convulsif qui l’obligea à de très chronophages rituels de lavage de mains. Quelques jours après, il me rendit la poignée, propre, aseptisée, comme neuve. Je pus donc enfin la partager avec une ravissante infirmière, en l’agrémentant de quelques bises bien (mal) placées. Il se trouva que l’infirmière soignait une centenaire fort malade qui venait de déposer une demande d’euthanasie. Mais la poignée de mains, impeccablement nettoyée, ne lui était plus d’aucun secours. Eh oui, les lentes mains déchantent et bien malin celui qui saura de quoi de mains sera fait.

Laissons alors la morale de cette triste histoire à l’ami Georges : « Aujourd’hui, c’est saugrenu, sans être louche, on ne peut plus serrer la main des inconnus, on est tombé bien bas, bien bas. »

Pour ne pas être taxés d’incivisme, l’éditeur et l’auteur tiennent à souligner (au clavier, et non pas à la main) que ces lignes satiriques ont été rédigées bien avant les dernières évolutions en matière de coronavirus.

Yvan
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