Les vandales d'aujourd'hui

L’artiste, cet étranger

d'Lëtzebuerger Land vom 19.09.2014

Vandalisme. Le mot a été inventé au XIXe siècle par l’abbé Grégoire pour désigner les actes de destruction, après la Révolution Française, des symboles de l’Ancien Régime. Aujourd’hui, les vandales sont plutôt les voyous de banlieue qui taguent les parois des villas cossues du Bridel et du Limpertsberg, qui inondent de papiers gras et de cannettes de bière la Kinnekswiss ou qui crament des voitures à Esch-sur-Alzette. Mais il y a aussi les vandales qui s’attaquent aux œuvres d’art, comme ces bien-pensants qui voulaient déloger la Gëlle Fra de Sanja Ivekovic qu’ils accusaient de vandaliser à son tour l’œuvre de Cito, ou ces calotins qui voilaient une nana de Nikki de Saint-Phalle au passage de la Procession finale de l’Octave. C’est dans cette dernière tradition que s’inscrit Fabien Engelmann, le maire FN fraîchement élu de Hayange, qui a fait repeindre en bleu marine la sculpture La Fontaine de l’artiste local Alain Mila. Une nouvelle fois, il enrôle, de force mais non pas malgré eux, ses électeurs qui n’arrêtent pas de vouloir bouter l’étranger hors de leur ville et l’art hors de leur espace public. « Sa fontaine, claironne le maire, tout le monde la trouve affreuse ! ».

Engelmann est l’apprenti-sorcier de Jean-Marie Le Pen et de ses dérapages contrôlés. Il sait très bien que l’artiste, comme l’étranger, attire la haine de ceux qui se sentent, souvent à raison d’ailleurs, exclus de l’éducation, des richesses et des codes des nantis. Pour ceux-là, l’artiste contemporain est au peintre classique ce que le Juif et l’Arabe sont à l’étranger, le summum de la haine. Mais arrêtons là les parallèles de la honte, car l’artiste veut et doit déranger là où l’étranger veut simplement se ranger.

Dans l’espace public, l’art devient franchement provocateur. Il n’y est pas à sa place (comme s’il pouvait l’être quelque part), il émigre de son pays natal, le musée ou le salon bourgeois, pour devenir immigré sur la place publique. Les badauds de la place deviennent alors des spectateurs malgré eux, comme ils sont des hôtes malgré eux. Ils se sentent pris en otage par l’artiste autant que par l’étranger et ils se voient confrontés, eux les autochtones, à l’altérité. Ils ne comprennent pas l’art des bourgeois comme ils ne supportent pas les « odeurs » des immigrés. L’art, décidément, leur est étranger. Double haine et double peine donc pour l’artiste Mila qui est pourtant un enfant du pays et dont la création, intitulée La Fontaine n’a rien cependant, à prime abord, d’un chef d’œuvre dérangeant. À moins que…

À moins que cette sculpture en pierre, en acier et en eau n’exhibe trop ouvertement sa connotation sexuelle. Oh, je sais bien que nous sommes ici dans le premier degré avec ce jet masculin qui traverse une fente très féminine pour féconder l’œuf qui se trouve derrière. Le caractère autoritaire, si bien analysé par Adorno, quand il voit un tel sexe, est pris par la peur de la castration dans laquelle bon nombre d’intellectuels voient le ferment de l’antisémitisme : les peuples sémites, juifs comme arabes, sont en effet circoncis. Et la boucle est bouclée : peur de l’étranger, haine des sémites, méfiance de l’artiste. La maudite trinité du rejet est constituée qui commence par repeindre une sculpture, enchaîne en brûlant des livres et finit par immoler l’autre. Le bourgmestre de Diekirch a bien fait de rompre le jumelage avec ces gens-là, Monsieur, dont le maire ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin : pourquoi ne repeindrait-il pas en jaune l’étoile qui « orne » le rond-point à l’entrée de sa bonne ville de Hayange.

Épilogue Aux dernières nouvelles, La Fontaine aurait retrouvé ses couleurs d’origine, mais le maire l’aurait expulsée, comme un vulgaire rom, du Centre Ville. Engelmann, d’ailleurs, n’est plus aux anges depuis que les langues se délient et que le Parquet enquête sur les irrégularités de sa campagne électorale. Hayange, décidément, se retrouve en haillons.

Yvan
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