En ratifiant la Convention européenne relative à la protection du patrimoine audiovisuel, le Luxembourg va enfin rendre obligatoire l’archivage d’un pan important du patrimoine culturel

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Création d'une nouvelle société RTL plus et Co KG
d'Lëtzebuerger Land vom 24.02.2017

Dans un coin du bureau du département film, au deuxième étage du Centre national de l’audiovisuel : un sac de frappe, punching ball. Il est signé et daté : il fit partie du décor d’un film dans lequel joua Thierry van Werveke, l’acteur de cinéma le plus populaire du Luxembourg, mort en 2009. Le CNA va lui consacrer une grande exposition, initiée par Paul Lesch, directeur du centre depuis un an. Lesch s’enthousiasme pour la moindre trouvaille, le moindre objet en rapport avec « Thierry » : « Voici une de ses valises et deux cartons pleins d’objets personnels que nous a confiés sa veuve… » Pour lui, collectionneur méticuleux et expert en cinéma luxembourgeois, sur lequel il a consacré plusieurs livres et de nombreux articles et conférences, les « non-film documents » sont un élément essentiel pour la recherche. D’ailleurs, à son arrivée, il a versé toute sa collection privée d’articles, d’objets, de photos et de documents image ou sonores, dans les archives du CNA – comme s’il était venu avec une dot – et il invite tous les collectionneurs passionnés à en faire de même. « Les chercheurs ont parfois tendance à regarder les collectionneurs amateurs avec un certain dédain, dit-il, mais sans ces collectionneurs, les chercheurs seraient bien souvent désemparés et n’auraient rien sur quoi rechercher… »

Ce constat est particulièrement vrai dans le domaine du patrimoine audiovisuel. Le CNA n’a été fondé qu’en 1989, et devait alors monter une collection d’images, cinéma ou photo, et de sons à partir de rien du tout. Dans un pays où la production télévisuelle était une affaire privée d’une seule grande société, la CLT-Ufa à l’époque, et celle de films de quelques pionniers enthousiastes (comme Afo Film – le Fonds national de soutien à la production audiovisuelle ou Film Fund, qui finance les films avec des aides d’État, ne sera créé qu’un an plus tard, en 1990), ces images furent forcément aussi considérées comme une propriété privée. Il fallait donc chercher, motiver les gens à déposer leurs stocks d’image (un appel pour le dépôt de films privés fut lancé en 1995), négocier avec RTL pour qu’elle transfère ses pellicules des débuts à Dudelange, où ces images seraient archivées dans des conditions idéales. Ce qui est surtout le cas depuis le déménagement dans le nouveau bâtiment, il y a dix ans. Or, sans obligation légale, aucune emprise sur ces images et sons de la part de l’État. Des quantités énormes de documents historiques ont probablement disparu en un siècle.

2001 : la Convention européenne relative à la protection du patrimoine audiovisuel du Conseil de l’Europe est ouverte à la signature. Le Luxembourg ne fait… rien. 2004 : la loi sur les instituts culturels précise que le dépôt légal de documents audiovisuels est assuré par le CNA, comme l’est celui pour les produits imprimés par la Bibliothèque nationale. 2006 : la députée socialiste Claudia Dall’Agnol s’enquiert auprès du ministre en charge des Communications sur les raisons pour lesquelles le Luxembourg n’a ratifié que deux des quatorze conventions et accords du Conseil de l’Europe récemment conclus en matière d’audiovisuel. Jean-Louis Schiltz (CSV), alors en charge, promet que, pour ce qui est de la protection du patrimoine audiovisuel, « les procédures seront entamées sous peu ». 2009 : un règlement grand-ducal vient enfin préciser les obligations de dépôt annoncées dans la loi de 2004. Il fallait encore une fois attendre trois ans, 2012, avant que le Luxembourg ne signe la convention, et encore cinq ans supplémentaires jusqu’à ce que Xavier Bettel (DP), Premier ministre et ministre des Médias, dépose, le 3 février dernier, le projet de loi n° 7116 « portant approbation » de ladite convention. Le texte a été approuvé par le conseil des ministres le 28 octobre 2016, accompagné d’une nouvelle mouture du règlement grand-ducal sur le dépôt légal ; les deux documents seront traités en parallèle.

Le gouvernement de centre-gauche s’est donné comme une priorité culturelle une valorisation de la culture archivistique, ambition qu’il met en musique avec la première loi sur l’archivage, actuellement en débat au parlement, ou par l’annonce de la reprise du projet de construction d’un nouveau bâtiment pour les Archives nationales à Belval. Il veut également valorises les archives existantes, que ce soit à la BNL, à l’ANL ou au CNL à Mersch, par un vaste programme de numérisation, impliquant non seulement la digitalisation des informations, mais aussi leur mise à disposition à un large public via internet.

Quelques chiffres pour savoir de quoi on parle : les archives du CNA comportent actuellement 500 000 photos – dont seulement un tiers a pu être numérisé, faute de personnel et de temps. Il conserve également plus de 100 000 documents films et vidéo, du film amateur en passant par les rushes de films documentaires ou les émissions de télévision au film fini produit au Luxembourg. Ici, idem, seulement une partie a été saisie, cataloguée et indexée dans la future base de données qui sera disponible en-ligne. En ce qui concerne la télévision par exemple, le CNA a les pellicules des sujets du journal de RTL de 1955 jusqu’aux années 1980 – mais seuls les dix premières années ont été restaurées, numérisées et cataloguées. Depuis le passage au numérique, les archives de RTL sont plus complètes, bien indexées et seraient disponibles pour un transfert au CNA – qui manque pourtant de place de stockage sur son robot. Ce sont là les aléas d’un petit pays qui manque de tradition archivistique et dont la masse critique est extrêmement faible.

Ainsi, le département film du CNA comporte neuf personnes, dont seulement deux responsables de l’archivage. Une seule personne gère le dépôt légal et doit courir derrière tous les producteurs de contenus pour qu’ils respectent leur obligation. Mais toutes ces petites chaînes nées suite à la libéralisation du paysage des médias électroniques – Tango.TV, dok, Kueb etc – avaient d’autres chats à fouetter au quotidien que d’archiver leur contenu. Trois personnes travaillent au département audio et une seule archiviste au département photo. En comparaison : l’Ina (Institut national de l’audiovisuel) en France gère une archive de quinze millions (!) d’heures audios et visuelles, capte lui-même 120 chaînes de télévision et soixante radios 24 heures sur 24 et met à disposition 45 200 heures de programmes au grand public via son site. Mille personnes y travaillent actuellement, renforcées par 250 étudiants (source :
Le Monde magazine du 27 octobre 2016). Mais l’Ina archive aussi les sites Web, 11 000 sites différents depuis 2009, qui y sont également soumis au dépôt légal. Au même moment, la Bibliothèque nationale de France gardait 668 Terraoctets d’archives du web français, soit 26 milliards (!) de fichier. Parce que, comme la télévision ou la radio, internet est un média de flux, où les choses disparaissent, sont réagencées, et où les normes techniques changent. « Les sites web, c’est une quantité énorme de données », concède Viviane Thill, responsable du département film du CNA, qui mène actuellement une réflexion sur l’approche à adopter dans ce domaine.

Pour la radio 100,7, radio socioculturelle qui émet depuis 1993 et assure le service public radiophonique au Luxembourg, son nouveau site web introduit en novembre 2015 a considérablement changé son approche des archives : désormais, tous les contenus sont disponibles à la demande 24 heures sur 24 à travers l’interface de la médiathèque. Or, les dix premières années d’émissions furent certes enregistrées, mais sur support matériel (minidisc ou CD), stockées dans les caves du bâtiment et, il faut s’en souvenir, souvent rediffusées durant les vacances scolaires, notamment en été, pour maîtriser les coûts de production. Claude Mangen, responsable de la programmation depuis les débuts de la radio, avait toujours une grande conscience de la valeur patrimoniale des contenus radio. C’est pourquoi un certain nombre d’émissions des débuts avaient une ambition affichée de recueillir les témoignages de personnages importants de la scène politique et culturelle de l’époque. Mais jusqu’à la numérisation des archives, il était le seul à connaître exactement le contenu des boîtes dans la cave.

La question de la valorisation de ces archives, une fois qu’elles existent physiquement ou digitalement, est la deuxième grande question qui se pose : la radio 100,7 est toujours intéressée non seulement à diffuser des concerts classiques de l’Orchestre philharmonique en direct via le réseau européen UER. Mais elle le serait aussi à rediffuser des enregistrements historiques du prédécesseur de l’OPL, l’Orchestre symphonique de RTL. Quelles en sont exactement les conditions, aussi financières ? En principe, RTL garde, comme les déposants volontaires d’images et de sons au CNA, un droit de regard sur l’utilisation de ses archives et émet, si le chercheur ou le réalisateur d’un documentaire ou d’une émission ne lui plaît pas, un véto, lui barrant l’accès à ce fonds d’archives important. Est-ce compatible avec sa mission de service public – et avec celle du CNA ?

Le réalisateur allemand Andres Veiel, qui vient de présenter son documentaire sur l’artiste Josef Beuys à la Berlinale, s’est plaint dans une interview à la Süddeutsche Zeitung que le film a failli ne pas se faire parce que les télévisions publiques et le Bundesarchiv, dépositaires des images, demandèrent jusqu’à 9 000 euros de droits d’auteur par minute de film. À Dudelange, les tarifs sont beaucoup plus raisonnables : 900 euros les trente secondes pour une utilisation commerciale pour tous les pays, 300 euros les trente secondes pour une production luxembourgeoise et seulement quarante euros les trente secondes pour les associations et clubs. Un tiers de cette somme sera grosso modo reversée aux ayants-droits. L’année dernière, il y a eu entre 160 et 180 demandes d’archives filmiques, cela peut aller de la chaîne de télévision internationale qui veut des images d’une ancienne Eurovision, au projet de recherche d’un étudiant en histoire pour un webdocumentaire – comme viennent de le réaliser les étudiants d’Andreas Fickers du Luxembourg centre for contemporary and digital history de l’Uni.lu sur RTL. « Jusqu’à présent, regrette Viviane Thill, les historiens ne s’intéressaient pas vraiment aux archives visuelles pour leurs recherches… » Avec un peu de bonne volonté politique et la mise à disposition de moyens budgétaires et humains – auquel le législateur s’engage en transposant la convention, qui dit dans son article 7 que les pays signataires « veille[nt] ce que les organismes d’archives disposent de moyens appropriés pour assurer leurs missions » –, cela pourrait changer à l’avenir.

josée hansen
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