Logements de fonction

Si près, si disponibles

d'Lëtzebuerger Land du 26.09.2014

« Si c’était à refaire, je n’en voudrais plus non-plus ! » dit Roger Scheuren sans hésiter. Cela fait 35 ans qu’il est concierge au Lycée technique de Lallange, 35 ans aussi qu’il y occupe le logement de fonction. « Lorsqu’on habite sur place, on est censé être tout le temps disponible, raconte-t-il. Pour être tranquille durant ses congés, il faut partir, sinon, on est sans cesse dérangé pour la moindre broutille. En fait, le problème est que les conditions d’un tel logement de fonction n’ont jamais été vraiment fixées : on était sur place, donc on était censé être corvéable à merci. »

Roger Scheuren est le président de l’ACGE, l’association professionnelle des concierges, des garçons de salle et des garçons de bureau auprès de l’État, affiliée à la CGFP, et qui compte une soixantaine de membres. Il a certes entendu l’annonce du ministre de l’Économie, de la Sécurité intérieure et de la Défense Etienne Schneider (LSAP), en début d’année, que parmi la centaine de mesures d’économie que le gouvernement DP/LSAP/Verts va inscrire dans le budget d’État pour 2015, il comptait aussi supprimer l’avantage des logements de fonction, mais il ne sent plus vraiment sa profession concernée. Tout simplement parce que ces loges de concierges, les seuls logements de fonction qui existent encore sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale, sont en train de disparaître. La précédente ministre, Mady Delvaux (LSAP), avait déjà décidé, il y a quelques années, qu’il n’y aurait plus de telles logements dans les nouveaux lycées. Le campus Geesseknäppchen était le premier à avoir une surveillance privatisée.

« Le Lycée de Rédange fut le dernier dans lequel nous avons encore prévu un tel logement de fonction, confirme le responsable du service des infrastructures et équipements scolaires du ministère, Raymond Straus. La raison en est essentiellement économique : on peut mieux utiliser ces surfaces pour les missions éducatives des lycées. » À terme, les dix derniers logements qui existent encore seront également supprimés, des habitations qui pouvaient atteindre plus de 120 mètres carrés, à des loyers défiant toute concurrence. « Oui, ça, au moins, le prix est attractif, sinon on serait doublement pénalisé ! » réagit Roger Scheuren. Qui affirme aussi que « je crois pouvoir dire que grâce à ma présence, il n’y a pas eu de détériorations importantes à Lallange. Mais mes jeunes collègues ne sont même plus intéressés à de tels logements, ils préfèrent travailler leurs huit heures puis rentrer chez eux. S’il y a une urgence, une alarme ou un problème, ils prennent leur voiture et reviennent très facilement… »

C’est aussi l’argument avancé lors de l’annonce de la mesure par Etienne Schneider : les logements de fonction sont dépassés, ils datent d’un autre temps, lorsque ceux qui pouvaient y avoir recours étaient supposés être rapidement disponibles près de leur emploi. Sur les quelque 800 logements qu’il cite, la majorité sont affectés à la Police, à l’Armée, à l’administration des Douanes et Accises, au Centre pénitentiaire ou encore à l’administration des Ponts et Chaussées. Donc essentiellement des carrières destinées à une grande disponibilité. Or, non seulement le manque à gagner sur les loyers demandés pour ces logements de service – des loyers ridicules, selon le rapport de la Commission des traitements du ministère de la Fonction publique, une maison avec quatre chambres à coucher, bureau, cuisine, living et salle de bain, coûtant 99 euros par mois à Luxembourg-ville –, mais aussi les frais annexes (téléphonie, charges…) reviendraient à un million d’euros par an, avait annoncé le ministre Schneider. Des frais sur lesquels le gouvernement voudrait faire des économies, d’autant plus que, selon son argumentation, grâce aux voitures privées, tout le monde peut être très rapidement disponible en habitant sa maison ou son appartement privés ailleurs.

La LDG, Lëtzebuerger Douane’s Gewerkschaft, ne voit pas la suppression annoncée des logements de fonction avec la même bienveillance. « Nos membres sont toujours intéressés à pouvoir occuper de tels logements, constate André Friden, son président. Surtout ceux qui ont des astreintes, par exemple les services en rapport avec la drogue, qui doivent sortir à n’importe quelle heure, avec ou sans chiens. Ils sont supposés être toujours disponibles… » La LDG, également affiliée à la CGFP, ne connaît pas encore le détail de la mesure envisagée, « nous attendons de voir ce qui sera annoncé le 14 octobre ». Mais le syndicat a été informé par la direction que leur ministre de tutelle, celui des Finances, Pierre Gramegna (DP), a décrété qu’aucun logement de fonction ne sera plus attribué jusqu’à nouvel ordre. Donc ceux qui se libèrent pour une raison ou une autre – restent vides. En tout, les douaniers occupent une centaine de tels logements à loyers très modiques, calculés par la Commission des loyers et l’Administration de l’Enregistrement selon de nombreux critères, par exemple la composition du ménage. « Mais il faut dire aussi que ces logements de fonction sont souvent dans un état de vétusté inquiétant, dans lequel plus personne ne voudrait habiter – et on ne peut pas non-plus y loger des demandeurs d’asile, comme il a été évoqué à un moment donné », continue André Friden.

Même son de cloche auprès du Syndicat national de la Police grand-ducal : « Nous avons déjà annoncé au ministre que nous ne pouvons en aucun cas être d’accord avec cette mesure ! » plaide son président Pascal Ricquier. Actuellement, quelque 180 policiers occupent de tels logements, parfois pour des raisons de disponibilié, parfois pour des raisons économiques ou personnelles. « Si toutefois il s’agit d’une mesure nationale, nous l’accepterons, mais uniquement si nous recevons un dédommagement à la place, notamment sur les salaires. Nous demandons depuis des années que notre formation soit reconnue, par exemple, » continue Pascal Ricquier.

La politique du gouvernement sur la question des logements de fonction comme sur toutes les autres mesures d’économie envisagées est : zéro communication avant le 14 octobre. Ni les responsables politiques, ni leurs administrations ne voulaient donner le moindre renseignement sur la situation actuelle ou la transition vers un système sans de tels logements, qui sont une partie « avantages en nature » de la rémunération des professions concernées. Les logements pourraient être offerts à la vente à leurs occupants, avait envisagé le ministre Schneider dans une interview au Jeudi (du 28 août). Ou ils pourraient être cédés au Fonds de logements.

À la Post, la transition a déjà été opérée dans la durée et sans heurts majeurs avec les syndicats ou les concernés. « Jadis, les facteurs devaient habiter près du bureau de poste auquel ils étaient affectés. Mais aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Donc nous avons supprimé ces logements de fonction », explique Jos Glod, responsable du département immobilier de l’entreprise. La cinquantaine de logements qui existent encore font désormais partie de l’actif immobilier de la Post, ils sont attribués aux intéressés suite à des appels de candidatures. « Mais beaucoup de ces logements ont plus de cinquante ans, et, de plus, sont situés dans des bâtiments opérationnels de la Post, donc ils ne sont pas excessivement attractifs. » Les prix sont adaptés à ces conditions, mais plus proches de la réalité du marché que cela fut le cas jadis. Et les logements rénovés, comme il y en a actuellement à Troisvierges ou à Kayl, sont simplement adaptés au prix du marché.

josée hansen
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