Vibrations fantômes

La puce à l’oreille

d'Lëtzebuerger Land du 26.09.2014

Quel est l’utilisateur de téléphone portable qui n’a pas au moins une fois eu la sensation que son appareil vibrait alors qu’il n’en était rien ? Le phénomène, qui semble atteindre chez certains des proportions surprenantes, est en tout cas suffisamment répandu pour avoir été affublé du terme syndrôme et avoir eu droit à un article dans Wikipedia. Le syndrôme des vibrations ou des sonneries fantômes, nous apprend l’encyclopédie en ligne, peut être rattaché à une première référence dans un dessin de Dilbert datant de 1996, avec il est vrai à l’époque en point de mire les couinements imaginaires d’un pager. Le terme lui-même, y compris son abréviation PVS, a été utilisé pour la première fois en 2003 aux États-Unis dans le Pittsburgh Courier, dans lequel un certain Robert D. Jones – un nom de plume – écrivait de manière prémonitoire : « Y a-t-il lieu de nous préoccuper de ce que notre esprit ou notre corps essaie de nous dire à travers ces agaçantes émanations imaginaires de nos ceintures, poches et mêmes sacs à main ? Que le PVS soit le résultat de dégâts nerveux physiques, un problème de santé mentale ou les deux, ce phénomène croissant semble indiquer que nous avons franchi une ligne dans cette société du ‘toujours branché’ ». Il y a plus de dix ans déjà donc, tout était pratiquement dit au sujet de cette intrigante nuisance que nous valent nos nouveaux objets fétiches.

Depuis, des études lui ont été consacrées, et on la connaît désormais un peu mieux. Sans surprise, les plus atteints sont les plus jeunes – logique puisqu’ils sont dans l’ensemble plus technophiles. En 2007, rapporte Wired, un psychologue de Beverly Hills, David Laramie, a publié une thèse de doctorat sur la relation des gens avec leur téléphone portable et a noté que ces sonneries et vibrations imaginaires reflétaient l’étroite symbiose de ses cobayes avec leur nouvel appendice : deux tiers de ceux qu’il avait testés avaient fait état soit des unes soit des autres.

Dans le cas des sonneries, et pour peu que celle qu’on a choisie pour son téléphone puisse se retrouver dans son environnement sonore, on peut aisément concevoir que des signaux extérieurs correspondent à sa sonnerie, par exemple si on a opté pour un sifflement d’oiseau. Mais pour les vibrations, il faut admettre que c’est surtout notre attitude consistant à guetter un signal particulier venant de notre téléphone, sonore ou tactile, qui induit notre cerveau à projeter des vibrations qui n’existent pas.

Un spécialiste des système nerveux de l’Université de Chicago également consulté par Wired, Sliman Bensmaia, a lui aussi estimé que les vibrations fantômes reflètent le penchant de notre cerveau à combler les gaps pour retrouver des structures connues. Dans le cas particulier des vibrations de téléphone, celles-ci variant en général entre 130 et 180 Hz, tombent assez précisément entre les plages de réception de deux récepteurs de vibrations que contiennent notre peau, les corpuscules de Meissner, spécialisées dans les vibrations basses, et les corpuscules de Pacini, qui perçoivent les vibrations de fréquences plus élevées. Du coup, les vibrations activent les deux types de corpuscules, avec cependant une préférence pour les derniers. Le frottement de nos vêtements déclenche des perceptions similaires, et voilà donc le décor planté pour ces illusions tactiles.

On peut affirmer sans grand danger de se tromper que les vibrations fantômes sont un problème de riche, si tant est qu’elles sont vraiment un problème. N’empêche : au moment où nous nous préparons à l’invasion des « wearables », ces périphériques que l’on nous invite à fixer à notre poignet pour mesurer notre pouls ou à chausser sur notre nez pour consulter le web sans tirer les yeux du visage de notre interlocuteur, ces illusions sensorielles devraient nous mettre la puce à l’oreille quant aux conséquences inattendues, et pas nécessairement innocentes, que l’adoption de ces nouvelles extensions de notre corps pourrait entraîner.

Jean Lasar
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